Suicide sucré d'une poupée - Extrait


  Petite mise en bouche offerte par Lydia Renoir, telle une invitation à la lecture de ses romans, voici l'introduction et le premier chapitre de SUICIDE SUCRÉ D'UNE POUPÉE :
 
 

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Introduction


Il y a des poissons luminescents et des étoiles de mer à six branches, des escargots jaune fluo, des poissons arc-en-ciel et des lézards noirs aux écailles bleues éparpillées. Des espèces étonnantes peuplent notre planète et nous sommes fascinés par cette biodiversité, mais la biodiversité humaine suscite-t-elle encore chez nous un quelconque émerveillement? Sommes-nous éblouis, transportés par différentes sensibilités et capacités de perception? Que deviendra Jeanne surnommée la Pivoine, originaire de Rimouski, un spécimen d'une espèce en voie d’extinction, couchée sur une civière, dans une ambulance urbaine filant à vive allure sous la luminosité des feux rouge cerise?
     Qui aurait cru que cette poupée pourrait être victime d’un AVC? Elle jouait pourtant bien le jeu dans cette improvisation qui, au fond, lui donnait la frousse. Portait-elle  l’obscure appréhension du modèle muet devant l’énigmatique sculpteur qui modifiera son image à tout jamais? Elle incarnait si vivement son personnage qu’on ne pouvait se douter qu’un caillot viendrait in extremis se blottir dans ses artères de chiffon! Ventre de cotonnade, cœur de soieries… Avait-elle des émotions si vives qu’elle en vienne à chanceler dans son apparat tacheté de rose cendré? Elle en avait à la tonne, des émois de soie! Tant et si bien qu’un orage l’a dévastée.
     C’est au cœur même de la thérapie des voiles et des cocons, développée par la psychologue Florence de Blois et réalisée par sa sœur Lily dans une cathédrale de tissus, grâce à la présence de douze femmes inoubliables, que le phénomène a eu lieu. Jeanne était déjà en choc post-traumatique, à la suite du décès de Florence, du deuil insoutenable du conjoint de celle-ci, Neil, et du kidnapping d’Éloïse, la petite-fille de cette psychologue qui voyait ce que d’autres ne voient pas. Elle était devenue cocaïnomane des trois saveurs, prisonnière d’un cercle vicieux de récompenses, totalement dépendante des saveurs fraise-vanille-chocolat de la glace trois couleurs, puis, avec l’aide de Liette la Violette, elle avait annoncé le virage du sevrage.
     Aller à la rencontre des tissus et de leur langage, faire ressurgir grâce à la mémoire du cœur et de la peau divers souvenirs en touchant des étoffes tels le mohair, le tulle, la gabardine, le velours, constituent un voyage à nul autre pareil, au terme duquel, après avoir participé à l’improvisation, Jeanne fut victime d’un grumeau cramoisi, ce qui n’est pas banal et plutôt rarissime. En langage de poupée, cela pourrait s’apparenter à un grelot de sanglots! Cette expérience fut filmée par Étienne Ora à la réalisation et une équipe de caméramans.*
     Étienne était stressé par ce film. Plus les jours avançaient, plus il avait l’impression qu’une corde lui enserrait le cou. Il était attaqué, la nuit, dans son sommeil. Personne n’en était véritablement conscient, mais de longues griffes cagoulaient les pétales des fleurs du bonheur. Il portait son regard sur les femmes pour révéler, grâce aux tissus, les dentelles dont elles étaient constituées. Il s’avéra que celui qui hantait ses nuits, Mike Darlington, avait fait appel à une pratique vaudou pour envenimer son existence. Ayant demandé conseil à Yoshiko Ashikaga-Pellerin, la mère de Tomoko, sa compagne de vie, il découvrit la force de l’effet Maharishi, que celle-ci mit en place avec un groupe d’amis. Cent personnes méditatives consacrèrent une semaine de leur vie à la protection, par la profondeur et la luminosité de leurs pensées, de l’espace-temps dans lequel cette étonnante thérapie devait prendre forme et s’incruster sur les sédiments de la beauté. Cependant, le dernier jour, emportés par l’improvisation, ils ne virent pas que l’heure fatidique était dépassée. À dix-huit heures, le carrosse se changea en citrouille et les murs si subtils s’évanouirent. Mike Darlington, qui agressait Étienne dans ses rêves, se retrouva donc devant lui, les douze femmes participant à la thérapie et toute l’équipe de réalisation, une mitraillette à la main. Elles étaient à ce moment, ultra-sensitives, et durent se faire violence pour protéger leurs invisibles frontières. Jeanne, en apparence, semblait avoir également réussi cet indicible exploit, mais au moment où,
toute chavirée dans son cœur de poupée, elle s’approcha de lui alors qu’il rendait son arme, surpris par Emmanuel et ses dobermans, il lui lança :
     – Qu’est-ce qui vous arrive? Vous souriez toujours comme ça? Attention, je connais ça… Est-ce qu’elle sourit toujours comme ça? Poupée!
     Hélène et Liette s’avancèrent.
     – Qu’est-ce qu’il y a, Jeanne?
     Elle tenta de sourire, mais elle ne put y arriver. Le côté droit de sa bouche tremblait, paralysé.
     – Quelle date sommes-nous aujourd’hui? lui demanda Mike.
     – Le… je…
     – Quel est votre nom?
     – Je… Pi…
     – Call an ambulance. C’est un AVC!
     – Jeanne! Jeanne!
     – Appelez une ambulance!
     Étienne reprit son cellulaire, car il avait précédemment appelé la police.
     Jeanne s’agitait et courait dans tous les sens. Elle était visiblement paniquée. Elles tentaient toutes de l’apaiser. Chérine lui faisait signe de prendre de grandes respirations.
     Mike lui aura peut-être sauvé la vie. La police l’emmena.
     En dedans de trois minutes, l’ambulance était sur place. Les ambulanciers ne firent ni un ni deux. Ils placèrent Jeanne sur la civière et lui donnèrent de l’oxygène. C’était la première fois qu’ils transportaient une poupée. Hélène et Liette, incarnant respectivement une rose et un chien, voulaient à tout prix l’accompagner. Toutes ces femmes courageuses qui venaient d’échapper à la mort la dévoraient des yeux, attristées. Elles n’en croyaient pas leurs yeux. La Poupée était victime d’un AVC. On n’avait jamais vu une rose et un grand chien brun dans une ambulance, mais peu importait. L’ambulancière, attendrie, n’osa leur refuser ce privilège. Elle referma les portes derrière elles.
     Liette s’énerva.
     – Attention, vous avez coincé ma queue! Vous avez coincé ma queue!
     L’ambulancière ouvrit de nouveau les portes et les referma machinalement.
     – Carré noir, de carré noir…, on avait pas besoin d’une mitraillette et d’un AVC!
     Hélène regardait Jeanne qui semblait avoir perdu connaissance.
     – C’est assez! s’écria la baleine. Je me cache à l’eau!
     L’instant était dramatique. Liette était sarcastique avec son jeu de mots.
     Elle secoua la tête.
     – C’est bad… Ce soir, je vais bercer ma petite poupée.
     Voilà ce qu’elle fait lorsque son cœur chavire.
     Jeanne fut ainsi arrachée à cette improvisation qui lui avait permis enfin d’être la poupée Amivie, accompagnée de :
     Busara Akida qui incarnait alors la Reine de la Peur :
Originaire du Congo, elle immigre au Québec en 1999. Florence la rencontre dans une buanderie. Elle la reconnaît, car elle est éboueuse et ramasse tous les jeudis les déchets sur sa rue. Elle lui révélera le sort réservé aux pierres précieuses, semi-précieuses et aux cristaux de son pays. Florence en sera estomaquée, ainsi que Lily quelques années plus tard.
     Chérine Yamani, la Femme voilée, pour l’occasion :
Originaire d’Arabie Saoudite, c’est la fille de Neil, l’ex-conjoint de Florence. Ayant ressurgi de son passé, elle constitue une des dernières pages du livre de sa vie. Elle est gynécologue et a décidé d’aider à faire connaître l’œuvre de Florence de Blois.
     Denise Marien, dans son costume de Ballerine :
Rencontrée dans les toilettes de la Place des Arts, cette femme a embaumé des morts pendant vingt ans. Pour elle, la vie a longtemps été statique. Pour survivre, elle s’automutilait. Elle a beaucoup souffert et tenté désespérément de s’arracher au vide.
     Françoise Charbonneau, déguisée en Roche :
Elle a travaillé pendant plusieurs années à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal, à titre de préposée aux bénéficiaires. Elle ne rêve plus depuis trente ans. Elle se surprendra elle-même à confier des pans de sa vie à Florence, qui n’en reviendra pas du caractère dramatique de ses confidences.
     Hélène Magnan, dans son costume de Rose :
Cette femme travaille à titre d’armurière dans une prison. Elle s’occupe de l’entretien et de la distribution des armes aux gardiens. Elle cherche quelqu’un qui parle pour vrai. Elle a rencontré Florence de Blois il y a quelques années. Elle a passé dix jours avec elle dans une sorte de « serre poétique » où celle-ci a instauré la thérapie des voiles et des cocons.
     Justina Ambrosi, la Flamme :
Ancienne secrétaire des jumelles de Vincentis, dites les jumelles romanichelles, amies de Florence, elle vit une belle relation amoureuse avec le fils aîné de Florence, Édouard Valin. Ses rencontres passées avec Florence, ses souffrances et son désir d’aider ont favorisé le développement chez elle de facultés particulières de perception.
     Liette Comeau, le Chien :
C’est la conservatrice du Musée des Abénakis à Odanak, dans une réserve amérindienne à 30 km de Sorel-Tracy. Elle a vécu de drôles d’expériences avec la tortue de cristal. Elle y rencontre Lily et s’inscrit à la thérapie des voiles et des cocons. C’est une Acadienne de descendance micmaque.     
     Lily de Blois, animatrice :
C’est la sœur de Florence. Elle collectionne les cristaux et les pierres semi-précieuses. Elle enseigne le yoga. Ayant vécu pendant vingt ans à Vancouver, elle revient à Montréal à la demande de Florence, pour donner vie à la thérapie des voiles et des cocons conçue par sa sœur.
     Mélodie Schmidt, représentant la Beauté plastique :
Dans son enfance, elle a été une petite reine de beauté. Elle a participé à de nombreux concours, poussée par sa mère, une ancienne miss France. Elle a été un « papillon de plastique » aux tendances suicidaires. Elle s’intéresse elle aussi à la thérapie des voiles et des cocons.
     Paule de Blois, incarnant la Musique :
C’est la mère de Florence et de Lily. Sa vie, c’est le chant. Elle a quatre-vingt-un ans et, qu’à cela ne tienne, elle a décidé de participer à la thérapie artistique des voiles et des cocons.
     Sophear Nath, la Tristesse :
Une Cambodgienne qui a vécu sous le joug des Khmers rouges de l’âge de quatre ans jusqu'à dix-huit ans. Pour Florence, elle constitue un bel exemple de résilience.
     Sylvie-Touria Yamani, le Courage :
La mère de Chérine est la nouvelle conjointe de Neil Jasmin (ex-conjoint de Florence). C’est une violoniste qui sait s’enivrer de musique, s’y réfugier et en envelopper les cœurs disloqués. Elle est née en Suisse, mais à dix-huit ans, elle a quitté ce pays pour l’Arabie Saoudite, sa famille étant très lourde à porter.
Ces femmes seront devant vous, au cœur d’une histoire dont le fil va se dérouler.
Pendant que l’ambulance mordille la brillance du jour qui s’estompe, la gigantesque tortue de cristal de roche, trésor micmac, cadeau de l’arrière-grand-mère Luyana à sa descendance fascinée, Florence et Lily, se magnifie dans la salle de yoga. Sa carapace se métamorphose. Tel un kaléidoscope, elle livre des couleurs sombres et claires, à l’image des désenchantements et des aspirations de l’âme humaine. En sourdine, les tambours amérindiens scandent la danse de la pluie, larmoyante mémoire des sécheresses révolues. Le gris souris se mêle au jaune éclatant, l’ardoise au bleu turquoise, le gris acier au noir d’encre.
     – Jeanne!
     Un chœur scande dans un espace inconnu. On veut sans doute la réveiller, stimuler ses sens à outrance, faire éclater le caillot qui la paralyse.
     – Jeanne! Jeanne!
     « Arrêt cardio-respiratoire, perte de conscience initiale, collier cervical… désincarcération… » J’entends des chiffres : des codes pré-hospitaliers et des expressions révélatrices de traumas. Qu’arrivera-t-il à cette femme à tout faire experte en ménage et petits plats, alitée sur une civière au grand étonnement de tous ceux qui l’aiment?


L.R.
* Voir La tortue de cristal, collection Les yeux de Florence, éditions Textes et Contextes.
 
 
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I

 

Dans l’ambulance, la marionnette est désarticulée. Qui a coupé les fils?
     – Ça sent la doll que j’vous dis! lance Liette, un aboiement entre les dents.
     – Comment ça, la doll?
      Hélène est franchement éberluée.
     – Ça sent la poupée!
     – Ça sent quoi, une poupée? La poudre pour bébé? La peau d’un nouveau-né? Pour moi, en ce moment, ça sent la peur et l’odeur est sur ma peau. Je respire que des puanteurs. La vie m’a souvent enlevé ceux que j’aimais. J’ai tellement peur que Jeanne meure que ça me foudroie totalement. Les pétales de ma rose vont faner. J’ai les épines molles et le cœur qui bat très fort. J’ai placé Jeanne dans une coquille d’amour. Je veux entrer en communication avec son âme pour lui dire de se battre.
     – Alors, il faut le faire dans le silence.
     L’infirmière Colette Leclerc en a vu d’autres. Son ton de voix force l’apaisement.
     – Madame Rose et Madame Chien! C’est beaucoup de fourrure pour une ambulance, avec tout ce que ça peut comporter de poussières et de bactéries. Quand vous secouez votre vêtement, il y a des particules qui se baladent. Dans une ambulance, il faut garder son sang-froid.
     – Le costume est neuf et… j’ai le sang chaud.
     – Les poussières et les bactéries ont la vie dure. Déjà, les mains sont de véritables jungles tropicales. Chut! Je vous en prie. J’ai besoin de votre collaboration.
     Colette Leclerc est aux aguets. Elle vérifie les pupilles de Jeanne, mais ses yeux sont révulsés. Sa préhension au niveau des mains n’est guère plus concluante : aucun réflexe! Quant aux jambes, elle a beau les plier, elles n’offrent aucune résistance.
     – Elle est morte?
     Hélène a un sens inné de la tragédie.
     – Je me blottis dans mon autel de spiritualité. Mes entrailles se déchirent. Ma robe rose devient rouge pour exprimer à Jeanne à quel point je l’aime!
     Hélène est au paroxysme de l’anxiété.
     – Je vais chanter un gospel, ça lui fera du bien.
     Liette a toujours une chanson au bord des lèvres.
     – S’il vous plaît, on ne chante pas dans l’ambulance.
     – Avez-vous de l’expérience?
     Liette devient suspicieuse.
     – J’ai treize ans d’expérience : un stage de deux ans à Montréal puis neuf ans de service en Abitibi et depuis deux ans, je suis de retour à Montréal. Je prends ma retraite aujourd’hui. C’est mon dernier voyage. Je vous ai fait une fleur en acceptant que vous accompagniez Jeanne dans l’ambulance, malgré la queue de madame Chien qui traîne un peu partout… Je sais reconnaître dans les yeux le langage du cœur.
     – Alors elle va s’en sortir?
     Liette questionne et tient solidement entre ses mains cette longue queue qui bat la mesure de ses émotions. Elle comprime de ses pattes de chien la fulgurante énergie qui catapulterait tant de mots ahurissants, issus de l’Acadie légendaire. Colette aurait tôt fait de constater qu’ils s’apparentent pour Liette, dans ce genre de situation, à des gaz de combat.
     – Vous avez déjà connu des Noëls comme ambulancière?
     – Quelques-uns… C’est pas facile de trouver des cadeaux éventrés sur le sol, à côté des polytraumatisés. On sait que toute la parenté sera très affectée.
     – Nous sommes pris dans un bouchon!
     À l’avant du véhicule, l’ambulancier de service s’impatiente. Ça fait vingt ans qu'il arpente les villes du Québec.
     – Alors, allons-y avec deux roues sur le trottoir!
     Rien ne doit les arrêter.
     Colette en a vu des urgences : des accidents de la route avec des blessés et des morts, des tentatives de suicide et des suicidés, des accidents de chasse, des noyades, des empoisonnements, etc. Elle prend les mains de Jeanne et semble lui faire un transfert d’énergie.
     – Maudit bouchon! répète l’ambulancier, je déteste la ville.
     – Bouchon!
     Jeanne s’assoit d’un bond.
     – Aaaah!
     Hélène et Liette ont l’impression qu’elle revient d’outre-tombe. Elles ont les yeux écarquillés.
     – Elle m’a vraiment fait peur!
     Un peu plus et madame Chien y serait allée d’un aboiement.
     – Elle dormait! affirme Colette. En observant avec la lampe de poche le réflexe des pupilles, ses yeux étaient révulsés, mais après ils se sont mis à bouger sous ses paupières. Elle était en sommeil paradoxal.
     – Madame Pichereau, je cherche le bouchon. Je veux faire couler le bain pour laver les poupées. Madame Pichereau!
     – Jeanne!
     – Qu’est-ce qu’elle raconte?
     Hélène et Liette n’en croient pas leurs yeux et leurs oreilles. Elle parle!
     – Quel est votre nom?
     Le protocole doit être suivi. On craignait un AVC.
     – Amivie.
     – Pas ton nom de poupée, Jeanne, ton vrai nom.
     Hélène est insistante et même impatiente.
     Jeanne semble avoir ce don quelquefois, de jouer avec le destin.
     – Amivie! Je n’ai qu’un seul nom. Je cherche le bouchon…
     – Quelle date sommes-nous?
     – Une poupée ne connaît pas les dates.
     – Quel âge avez-vous?
     – Une poupée n’a pas d’âge.
     – Jeanne, tu as soixante-huit ans!
     Liette s’impatiente. Elle va bientôt lui administrer la médecine de Liette la poutine râpée. Tel est le surnom que lui avait donné son père. Il lui disait aussi qu’elle chantait comme une morue, ce qui n’est pas le cas.  Attention, l’Acadie va rencontrer Rimouski! Les pinces de crâbes lui montent au nez.
     – Quelle est votre adresse?
     – Hôpital des poupées, Sainte-Blandine…
     – Qui est?
     – Près de Rimouski. Je suis une poupée-pivoine, une poupée de chiffon. C’est clair, non?
     – Non, ce n’est pas clair. C’est votre personnage d’improvisation, Jeanne. Revenez parmi nous!
     Colette lui parle très doucement et pose ses mains sur sa tête.
     – Vous avez décidé de fuir le monde?
     Elle veut connaître les raisons ayant motivé ce changement d’identité.
     – On m’a dit de fermer ma margoulette, de ne pas avoir les idées boloxées.
     – Les quoi?
     – Ça veut dire « mélangées » en acadien. C’est moi qui lui ai dit ça. Il fallait se brancher. Elle avait choisi son personnage, mais elle ne lui trouvait pas de nom. Je l’ai poussée à devenir de pied en cap, une poupée! Elle était vraiment entortillée!
     – De qui vient l’idée?
     – De Florence de Blois.
     – La psychologue?
     – Vous connaissez Florence?
     – Oui, si c’est bien la même. Je l’ai rencontrée à l’hôpital Sainte-Justine il y a treize ans. Aujourd’hui, c’est mon dernier service et alors, c’était mon premier.
     – Je l’ai vue dans la tortue, réplique Liette.
     – Là, vous me perdez un peu. Moi, c’était à l’hôpital.
     – Et moi… j’ai été sa première plante humaine.
     – Je ne connais pas toutes ses expériences, mais si tout est en lien avec ce qu’elle a fait ce jour-là, nous sommes dans un univers particulier. Nous arrivons à l’hôpital Fleury. Il faut rencontrer un urgentologue.
     – Ça sera laid. Elle est à demi morte. Jeanne est disparue. Elle est en état de choc, c’est sûr.
     Hélène a un mauvais pressentiment.
     – Sûrement à cause de la mitraillette. Il faudra constituer une cellule de crise. D’autres femmes seront aussi en choc post-traumatique.
     Liette ballotte la queue poilue dans tous les sens.
     Hélène est survoltée.
     – On verra, mais pour l’instant, Jeanne n’est plus là. Je sais qu’ils vont changer le code et qu’ils vont envoyer ma Jeanne dans un hôpital psychiatrique et là, elle va s’emmurer de plus en plus dans un monde parallèle.  Aidez-nous! Nous entrons dans le couloir de la mort. Elle a traversé une porte d’entrée dans l’invisible. Il faut trouver le moyen de la ramener.
     – Quand j’avais quatre ans, c’était la guerre.
     Jeanne tente de s’accrocher au passé.
     – Mais tu as dit qu’une poupée n’a pas d’âge!
     Liette se lève et se cogne la tête au plafond.
     – Ouch!
     – Laissez-la parler. Elle va certainement nous donner des indices pour nous permettre de tisser un pont. Ce qui est essentiel pour le chemin du retour et… assoyez-vous.
     – J’avais dit que ça sentait la doll!
     – Comment tu peux dire ça, Liette? lui demande Hélène, interloquée.
     – Je connais bien le monde des poupées. Elles marmonnent dans le silence, chuchotent des syllabes, gazouillent sous les couvertures plein d’histoires abracadabrantes. Mais ces histoires sont très importantes.
     Jeanne promène ses yeux un peu partout dans l’ambulance.
     – Est-ce que vous savez…?
     – Savoir quoi, Jeanne?
     Colette prend délicatement ses mains dans les siennes. Elle sait lorsque les personnes en état de choc vont se délester de quelques confidences. Elle la fixe de ces yeux perçants qui certifient que l’interlocuteur est bien en vie.
     – Ici, il y a plusieurs poupées de pluie. Madame Cécil pouvait les voir. Elle disait qu’on devait les protéger.  Ce sont des poupées très précieuses. Elle m’a appris à devenir leur amie. Ma mère avait des poupées de pluie. Elle a fait plusieurs dépressions. On l’amenait à l’hôpital avec ses poupées. Lorsque les poupées redevenaient muettes, elle rentrait à la maison. Alors, je ne pouvais plus jouer avec elles. De toute façon… elle me donnait même pas le droit de leur parler. J’étais trop jeune, je pouvais seulement faire la vaisselle et ramasser la poussière. J’aurais aimé lui venir en aide.
     – Ça, ce sont des poupées imaginaires. Mais il faut faire attention, elles ont aussi leur baragouinage. Je commence à comprendre d’où viennent tous les souvenirs de poupée que j’ai déjà vus dans ses yeux.
     Liette fronce les sourcils et secoue sa tête de fourrure.
     – Hôpital de poupées… laver les poupées… Je suis sûre que cette femme était plangonophile!
     – Quoi, c’était une sorte de cannibale? Elle mangeait des poupées?
     Hélène s’attend à tout, maintenant que l’on fait face à une autre réalité.
     – Qui oserait manger des poupées? Non, c’est un terme très savant qui veut dire collectionneur de poupées et même ami des poupées.
     – Arrête de me faire peur!
     Jeanne continue comme si de rien n’était.
     – Le 14 juin 1940, à l’aube, les Allemands sont entrés dans Paris. Madame Pichereau me l’a dit. Elle tremblait. Elle recevait des lettres. Elle écoutait la radio. Elle savait tout. Les Allemands avaient de longues bottes et ils donnaient de grands coups en marchant. C’était le pas de l’oie. « On aurait dit qu’ils donnaient à chaque pas un coup de botte sur la tête des Parisiens », qu’elle me disait. La guerre a été horrible. Elle a tué 50 millions de personnes et autant de poupées… Quand j’avais quatre ans…, j’ai sauvé Gérard Lepage.
     – Bravo!
     Colette tente de développer quelques liens avec elle.
     – Je jouais dehors et quelqu’un est venu se cacher dans le grenier pour éviter d’aller à la guerre. J’avais quatre ans.
     – Quelle est votre date de naissance?
     – Le 5 mars 1935.
     – Nous sommes donc en 1939.
     – Oui, c’est le début de la guerre. Deux culottes breddistes** sont venus. Ils le cherchaient.
     – Qu’est ce que c’est, les « culottes breddistes »?
     – Je ne sais pas, on les appelait comme ça.
     Elle réfléchit…
     – C’étaient comme des soldats. Ils m’ont dit : « Est-ce qu’un homme est caché dans la maison? » J’ai dit non. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé que je devais dire non. Un des hommes a mis sa main sur ma tête et il a dit : « Un enfant dit toujours la vérité », puis ils sont repartis. Plus tard, l’homme est sorti du grenier et il sautait de joie.
     – Il faut maintenant ouvrir les portes et la transporter à l’urgence.
     – Poupée!
     Hélène crie et Jeanne, sidérée, s’endort sur-le-champ.
     – Qu’est-ce que c’est?
     Colette la dévisage, interloquée.
     – Somnambulisme… une psychose… Est-elle somnambule?
     – Aucune idée. Il semble qu’elle ait tendance à se battre avec ses oreillers.
     – Vous devez aller dans la salle d’attente.
     – J’ai peur pour ma Jeanne!
     Hélène se fait très protectrice.
     – Je vais rester auprès d’elle.
     Colette la rassure.

* * *

     Dans le couloir, Hélène la Rose et Liette le grand Chien y vont de leurs réflexions.
     Liette est déconcertée.
     – Je dis qu’il faut transformer la cathédrale de tissus, la salle de yoga de Lily, en hôpital de poupées. Ça nous a bien servi pour la thérapie des voiles, mais maintenant, il faut changer de décor. C’est moi qui ai poussé Jeanne à devenir une poupée. Je lui ai dit de se fermer la margoulette et qu’elle devait entièrement et totalement être une poupée. Tout le monde attendait. Il fallait qu’elle se décide : être ou ne pas être une poupée de chiffon!
     – Il faut dire qu’il lui arrive de nous pousser à bout. L’autre matin, avec l’exercice du raisin* , un peu plus et on pissait du vinaigre balsamique, bleu poudre de carré noir de rectangle violacé!
Hélène ne mâche pas ses mots et il lui arrive souvent de les enjoliver de multiples formes et couleurs.
     – Florence disait : « Il faut poser son oreille immatérielle sur le cœur du monde pour entendre les pulsations de la vie ».  Je vais poser la mienne pour entendre les pulsations du cœur de Jeanne. Elle est passée de l’autre côté du miroir, sans le traverser. Comment a-t-elle fait?
Hélène a de grands cernes de sueur sous les bras, tant elle est nerveuse.
     Liette se frotte les yeux.
     Elles entrent dans la salle d’attente de l’urgence, en oubliant qu’elles sont costumées.
     – Maman, une rose et un grand chien!
     Une petite fille s’élance vers elles.
     – Oh, oui! réplique Liette, mais nous sommes en mission secrète.
     Elle chuchote presque et fait signe de garder le secret.
     – Pourquoi? Tout le monde vous voit!
     – On a droit à de la zoothérapie sur deux pattes?
     Un homme qui semble s’être coupé à un bras est très heureux de les voir.
     – Euh, oui, c’est un peu ça, wouf et abrasurlebras!
     Liette fait des gestes mystérieux.
     – Ha! vous me faites bien rire avec vos oreilles et votre grande queue.
     – Dites-vous bien que vous n’aurez jamais vu un chien si doué pour le langage. C’est right bon! Et plus encore, je suis la digne représentante des animaux. Ils pressentent les tremblements de terre, beaucoup de cataclysmes et… la détresse humaine.
La voilà qui est prise à son propre jeu.
     – Je vois votre détresse.
     Elle parle fort en observant les gens et, à sa grande surprise, plus de la moitié des patients de la salle d’attente s’avancent vers elle, fascinés.
     – Attention, je suis pas la mère Noël, mais j’ai posé mes oreilles sur le cœur du monde.
     – Où il est, le cœur du monde? questionne la petite fille du haut de ses cinq années bien sonnées.
     – Il palpite là où il n’y a pas de bruit, dans le silence du vent.
     – Mais le vent n’est pas silencieux!   
     – Le vent a son silence bien à lui. Il ne parle pas. Il vibre et nous emporte au pays des secrets. Je suis un chien qui connaît le vent.
     – Et la rose, le jardinier lui a coupé la langue? questionne-t-elle en regardant Hélène.
     Il y a des enfants si mignons.
     – La Rose sait parler dans sa robe de beauté, mais elle est très inquiète!
     Hélène ne peut lui résister.
     – Pourquoi?
     – Parce qu’une amie est malade.
     – De quelle maladie? Il ne faut pas être malade! Il ne faut jamais être malade!
     L’enfant s’inquiète.
     – Elle est devenue une poupée.
     – Et c’est une maladie?
     Les yeux bleu ciel de l’enfant se couvrent de nuages.
     – Oui, très grave, affirme Hélène.
     – Non, ce n’est pas grave, mais… … il faut apprendre le langage des poupées pour lui parler, sinon elle sera perdue.
     La petite lui donne un conseil.
     – C’est vrai…
     Hélène la prend dans ses bras.
     – J’aime les enfants. Ils nous sauvent! Ils nous guident… Mais moi, je n’en ai pas.
     Elle se rappelle alors que durant l’improvisation, Jeanne avait pleuré. Elle semblait déjà entre ciel et terre.
     – Vous êtes les seules à être déguisées? demande une femme aux jambes très enflées.
     – Non, il y en a neuf autres, mais elles sont restées à la maison.
    Elles ne pensaient pas être toutes deux si populaires, mais la détresse et le manque d’amour influent beaucoup plus qu’on ne le croit sur le cours des maladies. L’urgence est bondée de gens apeurés, au ventre tordu. Les courants froids rencontrent les courants chauds et les entrailles se torsadent dans les bouffissures du néant.

* * *

DEUX HEURES PLUS TARD
     Jeanne revient de la salle d’examen. Elle ne s’est toujours pas éveillée, ce qui l’a sans doute protégée. Colette a fait son rapport, le dernier de sa carrière. Jeanne Thibault est officiellement devenue la poupée Amivie et sous ses chiffonnades, elle lance d’étonnantes vérités. Il y a là un fil à suivre, celui d’Ariane est devenu celui de Jeanne. Il faudrait filer un bon coton pour la ramener de ce côté-ci du miroir qu’elle n’a pourtant jamais traversé. Elle s’est éjectée, a rejeté la réalité. Colette Leclerc n’a jamais été interpellée par ce genre de suicide, si subtil que la mort n’est pas au rendez-vous. Elle a mal partout. Mais pourquoi, après treize ans de service, prend-elle si prématurément sa retraite? Elle est triste, nostalgique, comme un piano accroché au la mineur des larmes majeures. Jeanne est-elle maintenant somnambule et Amivie, une partie autistique d’elle-même au génie étonnamment percutant?
     La Deuxième Guerre mondiale a heurté son inconscient d’enfant qui a saisi les dessous de cette violence dans toute l’intransigeance de son impureté. Qui était madame Pichereau? Une Parisienne ayant élu domicile au Québec? Après les affres de la Première Guerre mondiale, a-t-elle décidé de quitter l’Europe et ses cartes truffées de mort-aux-rats?
     Colette n’est maintenant plus officiellement ambulancière, mais, ici, qui le sait? Elle porte l’uniforme et cette patiente est sous son aile. Elle couve la déconcertante situation de vie de cette amie des poupées de pluie, mouches à feu anonymes des sous-bois de tant de transparences effondrées. Elle est momentanément attirée par ces poupées translucides. D’où viennent-elles? Qui ou que sont-elles? La Deuxième Guerre mondiale a fait 50 millions de morts et décimé autant de poupées, selon Jeanne. Chaque guerre a-t-elle lancé sous les racines autant de ces amies imperceptibles que de morts au tombeau? Durant l’examen, par moments, on lui a demandé son aide. En lui parlant au creux de l’oreille, en froufroutant quelques syllabes duveteuses, son cœur de soierie quitterait-il l’avant-scène? « Jeanne, lève-toi. Rejette ton inconscient. Mets-le à mort avec l’arme la plus tranchante qui soit : la pensée rationnelle. Reviens parmi les moutons. Ton espèce est en voie d’extinction. » Colette entend ces mots lourds de sens. Elle a l’impression, en lui touchant, de contribuer à favoriser un réveil qui l’endormirait à tout jamais. Cela se ressent sans doute dans la qualité de son toucher qui se refuse à rejoindre certains fragments d’intimité. Si elle s’éveille et cherche encore le bouchon du bain, si elle appelle madame Pichereau et parle de Gérard Lepage qu’elle a sauvé lorsqu’elle avait quatre ans, quel diagnostic posera-t-on?
     On lui demande alors de quitter la pièce et de revenir une demi-heure plus tard. Elle embrasse Jeanne sur le front. Celle-ci murmure des mots inaudibles. On lui demande à nouveau de partir malgré lqu’on tienne à sa présence, car le comportement de la patiente est des plus étranges. Aucun diabète, pas de coma, pas de caillot, elle est véritablement en sommeil paradoxal et, jusqu’à maintenant, toutes les analyses sanguines sont normales. Mais son sang, malgré les apparences, appartient maintenant au monde des pigments flétris. Bouillie rougeâtre de géraniums et de coquelicots. Elle a été frappée par la force d’un drame non résolu, allié à un moment de grâce absolue, tous deux vécus dans un espace-temps où le fléchissement de l’un et l’élévation de l’autre firent osciller les plaques tectoniques de son être à un point tel qu’il en résulta un profond tremblement intérieur, qu’elle tente désespérément d’occulter. Colette a peu d’indices, mais elle a l’expérience des fractures de l’âme.
     Les soignants ressentent souvent très jeunes l’appel de l’aide à donner à ceux qui souffrent. Ce fut le cas de Colette. Elle fut déjà, à six ou sept ans, interpellée dans son propre corps par des douleurs au thorax, au point où elle crut que son cœur était malade. Elle voulait toujours bien faire et ne pas déplaire, n’avoir aucun reproche et ne jamais être prise en défaut. Ainsi, son système nerveux fut exposé à un haut voltage. Les examens médicaux ne révélaient rien de précis. À la clinique de Rouyn-Noranda, on suggéra de l’emmener voir un psychiatre. Cela était sans doute grave. Elle résolut donc de faire semblant. Elle n’eut plus mal en apparence.  Elle fut une enfant anxieuse, craignant à chaque symptôme d’avoir une maladie. Même en allant à la selle, elle était angoissée. Le rythme de son cœur alors s’accélérait et elle redoutait, on ne sait pour quelle raison, qu’il ne sorte en même temps que ce qu’elle éjectait. Elle avait appris à prendre son pouls lors de ces évacuations quotidiennes, question de s’assurer qu’il tienne bien le coup. Il y avait là de la graine de Florence Nightingale qui, au XIXe siècle, réforma les soins infirmiers. Les Florence ne semblent pas être passées inaperçues dans la vie de Colette.
     Elle devint donc infirmière, puis ambulancière grâce à un ami d’enfance. Elle fut une des premières ambulancières au Québec. Elle ressentit un très grand bien-être en apportant autant d’aide aux accidentés de la route et aux malades, mais avec le temps, elle eut un épuisement du regard. Il n’est pas facile d’être sans cesse en présence de tant de souffrances et de côtoyer certains ambulanciers aux propos scandalisants du type : « Faut que ça frappe fort vendredi et samedi soir. On n’est pas là pour rien. On veut de l’action, des accidents de la route très violents et des polytraumatisés ». Un peu comme les journalistes qui souhaitent des drames horribles pour susciter l’intérêt de la une des journaux ou des bulletins de nouvelles. On recherche de la viande ensanglantée. Les familles de vampires ont de nombreux arbres généalogiques machiavéliques! Elle déteste les catastrophes routières et les suicides. Il y a des accidents d’une violence inouïe! Elle devient blanche dès qu’on l’appelle pour des traumatismes de la route. Des véhicules sont sectionnés ou écrasés et l’alcool est souvent en cause. Le tableau est horrible et Colette a toujours peur, une fois sur les lieux, lorsque tout est silencieux, d’y trouver des morts ou des blessés graves. Qu’il y ait des enfants d’impliqués est une de ses pires craintes. Avec les polytraumatisés, il faut toujours faire vite. Dans le milieu, on parle de la golden hour dont ils disposent et à l’intérieur de laquelle ceux-ci doivent être pris en charge, entre le moment de l’impact et de l’arrivée à l’unité spécialisée en polytrauma. Il n’est pas toujours facile d’y parvenir, car il faut souvent utiliser les pinces de désincarcération pour avoir accès au blessé, l’immobiliser avec un collier cervical et arrêter les saignements, sans compter qu’il faut vérifier les signes vitaux, trouver dans le portefeuille ou le sac à main l’identité de la personne, inspecter pour découvrir les bracelets d’allergie, etc. Il arrive aussi que certains passagers aient été éjectés. La nuit, c’est très morbide. Pour ce qui est des accidents agricoles dans les territoires de campagne, le tout se passe de commentaires… Elle en a aussi vu de toutes les noirceurs avec les arrêts cardiaques et le Moniteur Défibrillateur Semi-Automatique (MDSA), sans compter les intubations à l’aveugle. Elle a vécu plusieurs expériences très spéciales lors d’appels de nuit. Les levers et les couchers de lune, la profondeur de la nuit et ses bruits feutrés à longueur d’année font en sorte que les patients sont alors souvent portés aux confidences, ce qui les soulage profondément. « Les gens ont un énorme besoin d’être écoutés, pense-t-elle, et de se confier à une personne calme et disponible qui les regarde dans les yeux. » Et Colette, c’est l’ambulancière aux yeux de biche. La profession d’ambulancier, c’est l’école de la vie en accéléré! Maintenant, elle s’ouvre à d’autres écoles de la vie. Elle a vu tant de drames : des suicides par balle et des pendaisons résultant de dépressions déclarées, masquées ou carrément souriantes, ce qu’on pourrait qualifier de dépressions occultées. Il y eut les pendus blancs, qui savaient comment s’y prendre et se sont fracturé les vertèbres cervicales lors de la pendaison, et les pendus bleus qui moururent étouffés.
     Colette se dirige vers la salle d’attente pour rejoindre Hélène et Liette. Ses yeux pers satinés et rutilants, bordés de longs cils d’ébène ont développé une vue à 360 degrés, tant elle sait se retourner rapidement sur elle-même. Son nez pointu identifie rapidement les odeurs et ses oreilles sont à l’affût de tout bruit insolite. La biche en elle est toujours de garde. Elle garde la vie. Qu’on se le tienne pour dit, cela comporte tant d’exigences, de précision, d’entraînement, de don de soi, de chocs devant des connaissances qui se sont suicidées, que le système d’alarme de son être tout entier fut trop sollicité. Difficile de lâcher prise devant l’imprévu qui surgissait à tout moment, lorsqu’elle était de service, et s’insinuait avec ses drames. Par moments, des souvenirs refont surface, comme celui de Lise, la répartitrice, qui l’appelle en début de soirée pour lui annoncer d’une voix blanche au débit rapide : « Vite, c’est Claude! » C’est un confrère qui fait l’objet d’une enquête par la Sûreté du Québec. Il est marié, a une petite fille de trois ans et sa femme est enceinte de sept mois. Ils attendent un garçon. Il a agi seul. Il sera arrêté bientôt. Tous sont sous le choc. Colette est de service lorsqu’elle reçoit l’appel. Elle comprend rapidement qu’il s’agit d’une tentative de suicide. Le ton de voix la percute en plein ventre et elle en a le souffle coupé. Elle crie à son mari que c’est Claude. Sa petite fille se met immédiatement à pleurer. Elle ressent le drame sans le comprendre. Colette n’a plus de salive. Un confrère est déjà en direction de la maison de Claude avec son auto. À leur arrivée sur les lieux, avec l’ambulance, il leur dit : « Il n’y a plus rien à faire. Il est mort. Il s’est suicidé ». Elle s’approche avec l’autre ambulancier. Il est dehors, assis par terre, adossé à un arbre ou à une roche, elle ne s’en souvient plus. Le haut de son corps est incliné sur le côté. Il a les yeux entrouverts et figés. Il est blanc. Il s’est tiré une balle en plein cœur avec une carabine qu’il a trafiquée pour être sûr que la balle ne dérive pas de sa trajectoire. Les yeux de biche sont blessés. Le tableau est irréel. Aucune réanimation cardio-vasculaire ne sera entreprise. Ses poupées de pluie, dirait Jeanne, sont mortes avec lui. Le pouls et la respiration sont totalement absents. L’ambulancier de service, ce soir-là, est très touché. Claude est un ami de longue date. D’autres ambulanciers de la ville voisine viennent prendre la relève, ce qui leur permet de se réunir tous avec leur patron. Ils passent la nuit debout à essayer de comprendre. Assister aux funérailles fut très éprouvant. D’y rencontrer sa femme enceinte de sept mois, veuve à la suite du suicide de son mari, et sa petite fille de trois ans, était totalement hors du commun. Myriam devait comprendre que son père était mort et non disparu. Mort de quoi? D’une balle en plein cœur. On ne peut trouver de mots. Que des avenues qui, un jour, mèneront à la tragique explication. Les enfants endeuillés d’un parent suicidé sont fragiles. Il arrive souvent que leurs amis les quittent, car ils ne peuvent porter le poids de leur deuil. Ou peut-être est-ce leurs parents qui n’ont pas l’âme à la tendresse. À l’école, on les fuit. Quelle maladie contagieuse les enferme dans une accablante quarantaine? Le virus de la souffrance parentale non résolue. Un virus insaisissable, issu d’un bouillon de culture nauséabond, puissant cocktail de peine, de culpabilité, de honte et de désespoir. Myriam, tu auras besoin de l’aide de beaucoup de poupées et d’autant d’oursons! Ils recueilleront ton chagrin dans le silence de la nuit, fidèles compagnons éponges de ta peine d’amour. On dit que les jeunes qui ont vécu le suicide d’un parent sont trois fois plus susceptibles de s’enlever la vie que ceux qui n’ont pas subi ce traumatisme. Qu’une amitié s’instaure entre ton âme et les poupées de pluie!
    
 
* * *
 
     Colette a rejoint la Rose et le Chien qui picorent l’atmosphère étriquée de cette basse-cour qu’est la salle d’attente de l’urgence.
     – Comment va Jeanne?
     Hélène la garde toujours sous sa coquille d’amour.
     – C’est long! C’est long!
     Liette manifeste son impatience.
     – Elle dort et marmonne un peu. Impossible de la sortir de son sommeil. D’après moi, un mot l’endort et un autre la réveille.
     L’ambulancière est sur une piste.
     Hélène a chaud. Elle cherche à boire un verre d’eau.
     – Amivie est une doll pas comme les autres!
     – Vous semblez si persuadée.
     Liette a piqué la curiosité de Colette.
     – Je connais les poupées et leur histoire. J’en ai parlé à Jeanne durant toute une nuit lorsqu’elle berçait ma propre poupée. Elle avait des souvenirs plein les yeux. Ça peut vous surprendre, mais moi, Liette, j’ai une poupée qui porte mon nom. Je me dis que je le mérite. Quand je suis triste, c’est vraiment nice! J’ai aussi un mini-bébé qui sent bon. C’est Rosie. Vous connaissez la chanson? « Rosie, Rosie, get myself a little… » Elle murmure la mélodie. Le monde est si cruel.
     –Jeanne…
     Hélène est nostalgique. Elle connaît Jeanne depuis peu, mais leurs univers ont un fumet fort semblable et très attachant.
     – Comment croire que ma Jeanne est disparue?
     Hélène avale son verre d’eau d’un coup sec, comme une lampée de vague très salée. Elle grimace.
     – Un jour, elle sera de retour.
     Colette sourit amicalement et lui met la main sur l’épaule.
     – Mais pour l’instant, elle a disparu. Elle a débranché le fil. Croyez-moi, c’est la quiet avant la storm! C’est ce qu’on dit en Acadie, « le calme avant la tempête ».
     – Je me demande ce que ferait Florence de Blois dans ce genre de situation. D’après ce que j’ai constaté, il y a treize ans, elle agit toujours différemment de ce à quoi on pourrait s’attendre.
L’ambulancière plisse ses yeux de biche. Ses cils semblent s’allonger l’espace d’un instant, pendant qu’une mèche de cheveux tournoie entre ses doigts... Un petit relent d’enfance…
     – Elle était toujours en accord avec sa conscience. Elle ne faisait qu’un avec elle. Elle avait la majesté d’un lever et d’un coucher de soleil réunis. Elle était sur une autre longueur d’onde. Celle où le discours mental n’a pas sa place. J’ai passé beaucoup de jours à ses côtés et je peux en témoigner…
Hélène respire un grand coup et ouvre ses narines. Son corps témoigne, par une gestuelle inhabituelle, qu’elle a humé en compagnie de Florence une brise si exquise qu’il n’est pas toujours aisé d’en parler.
     – Il faudrait la bercer… bercer Jeanne… bercer Amivie.
     Colette cherche une façon de la consoler. Un jour, elle enfoncera le sarcophage au fond duquel Jeanne est momifiée. En elle, une énergie d’une puissance insoupçonnée s’éveille et gronde.
     – Chocolat aux noisettes de fraises ensoleillées!
     Hélène sent que Colette a fait une trouvaille, mais ces mots font réagir Liette.
     – Jeanne avait des réflexes de campagne. Pour elle, ce n’était pas difficile d’être dans le ressenti. Il faut lui parler avec des mots de poésie, mais oublie, Madame la Rose, la fraise, la vanille et le chocolat. Je te rappelle que Jeanne est maintenant dans les OA, les Outremangeurs Anonymes, et que moi, Liette, je suis sa marraine et foi de chien, je vais la défendre!
     Elle ouvre la bouche, tous crocs dehors.
     – Les berceuses, y’a rien de mieux!
     Liette s’y connaît et elle n’hésitera pas à déployer toute sa science. Chanter et dodeliner est une façon si tendre d’aider à dormailler*** . Amivie pourra ainsi roupiller un bon coup, pendant que Jeanne sonnera le branle-bas de combat. Mais pour l’instant, c’est Amivie qui est affectée aux règlements de comptes.
     – Du calme, je vous rappelle que nous cherchons des solutions et non la confrontation. Il est 22 h 05. Il faut qu’il se passe quelque chose ce soir. Ce qui m’étonne, c’est que pour mon premier et mon dernier voyage à titre d’ambulancière, on me demande de rester en contact avec le patient à l’intérieur même de l’hôpital.
     – Et qu’est-ce qui s’est passé avec Florence, il y a treize ans, carré noir de cercle multicolore?
     – On demande l’ambulancière Colette Leclerc à la salle de réveil A2432. L’ambulancière Colette Leclerc, salle de réveil A2432. Veuillez vous présenter immédiatement!
     L’annonce les saisit toutes trois.
     – Je dois m’y rendre immédiatement. Il faut rester branchées sur l’essentiel, il n’y a rien d’autre à faire.
     – On vous accompagne!
     Elles marchent le long du corridor qui n’en finit plus, rasant les civières bordées de draps blancs et de couvertures rouges.
     – Pour répondre à votre question, Hélène, c’était ça. Exactement ça : un carré noir et un cercle multicolore. Je vous explique rapidement, nous n’avons que quelques minutes. Cette salle est au deuxième étage, à l’autre bout de l’hôpital. Nous sommes en 1990, à Montréal. Je suis en stage. J’accompagnerai, durant la soirée et la nuit, deux ambulanciers de garde. La plupart sont des hommes. Les ambulancières commencent à peine à se tailler une place dans la profession. Je prends ma douche en début de soirée et mon mari vient me dire que j’ai un appel. Il semble qu’un bébé soit en difficulté au nord-est de l’île. J’ai à peine le temps de me sécher et de m’habiller, les ambulanciers sont déjà à la porte. C’est au troisième étage d’une maison à appartements. Nous arrivons en trombe avec notre équipement. C’est la panique dans l’appartement. Il y en a qui crient, d’autres qui pleurent et j’aperçois le père en train de faire sur la table, la réanimation cardio-respiratoire à son fils de quatre mois et demi. Quel choc! Il crie : « Justin! Justin! Vas-y, Justin! Vas-y! » La scène est désolante. Le bébé était couché dans la chambre des grands-parents, au deuxième étage, et quand ils sont allés le chercher, il était déjà en arrêt cardio-respiratoire.
     – Bad! Very bad!
     Liette retient son souffle.
     – L’appel du père à son fils est déchirant. Tout le monde pleure. Ils ne savent pas quoi faire. On prend le bébé en charge et on continue les manœuvres. J’ai pratiqué dans mes cours la réanimation cardio-respiratoire sur un mannequin plusieurs fois, mais c’est difficile de le faire dans un contexte aussi bouleversant. On quitte les lieux. Les parents vont nous rejoindre à Sainte-Justine. Dans l’ambulance, je suis en arrière avec le bébé et le préposé. Je pleure silencieusement. C’est très difficile d’être en présence de ce petit être inerte. Ses yeux sans vie sont entrouverts. Du lait coule doucement le long de sa bouche, sur sa joue et son cou, puis le dernier ruissellement du lait ne sera plus que de quelques gouttes sur la planche dure et froide sur laquelle nous l’avons posé pour le transporter. J’entends encore les cris. Quel contraste avec ce silence et la grande impuissance que je ressens. À l’hôpital, les médecins de Sainte-Justine essaieront très longtemps de le réanimer. Rien à faire. C’est le syndrome de mort subite du nourrisson. J’ai toujours eu peur de cette mort subite! De retour à la maison, je crains que ma fille alors âgée d’un an et demi en soit atteint. Ce qui est assez illogique. Comme je suis en stage et assez secouée par cette première expérience, on me permet d’assister à la rencontre avec la psychologue pour enfants de service, Florence de Blois, appelée de toute urgence. Elle a à peine quarante ans, de longs cheveux noirs et des yeux qui observent l’essentiel. Elle entre dans la pièce, donne l’impression de scruter le cœur des parents et me transperce d’un solide coup d’œil. Elle sait pourquoi je suis là. Elle saisit leurs mains et leur dit à l’un comme à l’autre, je m’en souviens comme si c’était hier : « Florence de Blois, psychologue pour enfants… psychologue pour bébés ». Elle dépose sur Justin un regard si enveloppant qu’il me semble voir une doudou d’amour se poser sur son corps refroidi. La mère tient le petit garçon dans ses bras. Le père enveloppe la mère de ses bras musclés. Personne ne veut les brusquer. Florence se tourne vers le bébé : « Justin vit en ce moment une très grande souffrance, dit-elle. Son cœur s’est arrêté de battre et son corps ne répond plus. » Elle leur explique alors, après avoir pris le temps d’être à l’écoute de leur désespoir, que l’âme de Justin est déjà sortie de son corps. Elle était incarnée depuis si peu de temps, quatre mois à peine. Elle la voit. Ils pourront retourner à la maison avec son âme et rester en sa présence encore pour quelque temps, le temps d’amenuiser et de couper le cordon parental. Mais ils resteront marqués pour toujours, par la force et la fragilité de la vie. Elle prépare à chacun un remède de lumière, qu’ils boivent sur-le-champ. Elle leur explique comment ils pourront le préparer eux-mêmes par la suite, toujours avec de l’eau pure, et le boire trois fois par jour.
     « Ce remède, préparé avec l’énergie reçue dans le chakra du cœur, les mains levées vers le ciel, puis déversé le long des bras et des mains jusqu’aux paumes, lorsqu’elles sont abaissées, pénètre l’eau. Il est vibratoire. C’est une forme de lumière reçue en lien avec l’état émotionnel : demande de protection, renforcement du courage, centrale de l’amour infini, leur disait-elle. Elle renforce le taux vibratoire du corps et des enveloppes. » Le décès d’un enfant ébranle au plus haut point!
     – Il faut préparer ce remède pour Jeanne! Je dis qu’elle a été parasitée par le champ énergétique de Mike Darlington.  Au moment où il a rendu sa mitraillette, elle s’est approchée de lui. Je suis branchée sur l’amour et ma rose intérieure a palpité à ce moment-là.
     Hélène commence à s’énerver.
     – Nous sommes presque rendues… A2431… 2432.
     – Je suis terrifiée. C’est comme si j’allais rencontrer deux vieilles filles anglaises qui me faisaient très peur quand j’étais enfant, Alice et Maggy Miller, sourdes-muettes et déficientes mentales. Quand elles traversaient la track de chemin de fer, je tremblais. Je suis une grande braillarde et je me demande pourquoi il y a tant de souffrance dans le monde.
     – Vous ne pouvez pas entrer, à moins que je vous appelle. Si oui, dites que vous êtes de la famille, des cousines éloignées.
     – Ah! ça pas de problème! Être la cousine éloignée d’une poupée, ça me fait vraiment plaisir. J’ai le big smile accroché aux oreilles! Les poupées, elles ont un monde bien à elles et je ne cesse d’y penser!
     – Attendez-moi sans faire de bruit, dans le couloir.
     Liette en a long à dire sur les poupées. Elle replonge rapidement dans ses pensées. Sur les kachinas, poupées de bois peintes de vives couleurs, qu’elle affectionne particulièrement. Chez les Indiens Hopis et Zunis du Nouveau-Mexique et de l’Arizona, les kachinas représentent les esprits du feu, de la pluie, du serpent ou encore des esprits farceurs et bienfaisants. À l’issue des fêtes, on donne aux enfants ces petites poupées représentant des danseurs et leurs costumes de bois, ceci dans le but de les familiariser avec les entités invisibles. Il y a aussi les bébés à tête de biscuit (de la porcelaine cuite deux fois). Dans la tradition esthétique du XIXe siècle, ils correspondent à la belle poupée de famille aux vêtements soignés. La fabrication de cette tête évolua à partir de la préparation des masques de carnaval en papier mâché, en 1870, jusqu’à la cuisson d’une porcelaine au four en 1925. Luigi Furga en fut l’instigateur et, en 1925, il reprit la concession américaine de la fameuse poupée Trudi. Elle a un visage à trois faces. Elle peut être rieuse, pleureuse ou dormeuse.
     Liette est charmée par cette poupée qui, à l’époque, a eu un grand succès.
     Puis, les baigneurs, les poupons à corps mou qu’on apprend à débarbouiller. Jeanne elle-même a aimé les laver chez madame Pichereau, lorsqu’elle était enfant. Ils représentent le nouveau-né, avec une grosse tête, sans cheveux et des yeux qu’on dit vivants parce qu’ils regardent aussi sur le côté.  Les premiers baigneurs sont apparus entre 1927 et 1935. Jeanne est née en 1935 et, déjà à l’âge de quatre ans, elle donnait le bain, chez madame Cécil, à ces poupons abandonnés entre ses doigts potelés. Un si grand bonheur à portée de main… Elle baignait aussi le sien. Cette dame était bien généreuse. Elle lui avait fait cadeau d’un de ces tendres poupons à l’occasion de son anniversaire. C’était sans doute une consolation, à la suite du décès de ses petits frères qui étaient morts dans leur berceau. Trois années de suite, ça fera! Et c’était à peu près l’unique sujet de conversation de sa mère, du matin au soir.
     Et les marionnettes alors… Liette en a le cœur qui palpite… Que dire de ces poupées de bois tendre, fruits de la création artistique? On peut les faire parler et danser. Leurs vêtements soyeux sont parés de dentelles, de purs joyaux. Elles charment le vent!
     Et les théâtres alors, une fantaisie à fleur de peau! Notre grand Chien en frissonne. Elle est la conservatrice du Musée des Abénakis, à Odanak, dans une réserve amérindienne à trente kilomètres de Sorel-Tracy. Mais dans sa tête, il y a un véritable musée de poupées! On y retrouve la poupée Queen Ann datant de 1750. Originaire d’Angleterre, revêtue d’une robe de soirée du XIXe siècle, son chapeau est brodé et orné de perles. Pour elle, c’est la queen des dolls. Il y a aussi des poupées habillées de superbes robes et de fourrures recyclées. Elle craque carrément devant les frimousses des poupées Babies. Elle est fascinée par le métier de modeleur-mouleur. Elle aimerait devenir à temps partiel une artiste de ce monde enchanté. Elle réfléchit souvent. La poupée pensive n’a pas été inventée. Il y a les baigneurs… il y aurait aussi les penseurs qui, par leur attitude, indiqueraient que les petits ont des émotions et de candides réflexions. Le Penseur de Rodin est le roi des musées. Les penseurs de Liette seraient les princes de la sensibilité. Il y a aussi la « poupée surprise », datant de 1867. Elle a une tête pivotante et deux visages, l’un en larmes et l’autre souriant.  C’est Jeannette qui rit ou qui pleure.
     § Liette, dans ta tête de poutine râpée, tout ça, c’est right bon et elles ont toutes des hardes**** superbes pour employer tes expressions de l’Acadie légendaire. Ta caboche est un labyrinthe et ce qu’on y découvre au détour s’apparente au velours. Oh! ici, attention, les musées et les maisons de poupées, notre grand chien fait toujours en sorte d’avoir des splendeurs à découvrir. Sa curiosité n’est jamais rassasiée. Les poupées anciennes ont leur domicile au Musée de la poupée de Paris, depuis 1994. Elle l’a visité et elle sait qu’il y en a bien d’autres. C’était une sorte de pèlerinage. Elle y a vu les poupées… les bébés de l’âge d’or de la poupée française. La fin du XIXe siècle marque un tournant dans la conception de la poupée. On ne représente plus seulement que des adultes en miniature, maintenant , mais aussi des enfants. La poupée ne sera plus conçue comme un modèle pour la petite fille, mais comme son reflet et son propre enfant.
     Parmi toutes ces beautés, Liette a été éblouie par une poupée mythique datant de 1873, de la maison Bru : la souriante. Elle est belle comme la Joconde, mais il semble qu’elle ne soit pas une évocation de Mona Lisa. Elle représenterait plutôt l’impératrice Eugénie de Montijo, épouse de l’empereur Napoléon III. Ah!... elle les a toutes bien regardées. Imaginez une Acadienne conservatrice de musée qui visite le royaume des collections anciennes. Rien ne lui a échappé. Même pas les cils en mohair de certains modèles du fameux Bébé Chevrot, au regard si doux, qui prit par la suite le nom de Bru jeune. Il représente la quintessence de l’enfant de l’époque, idéalisé.
     Quand elle dit que « ça sent la doll »,  c’est qu’elle a l’odorat bien aiguisé et ça dépasse de loin l’entendement d’un chien. Elle connaît même les poupées de cire, fabriquées jadis pour les enfants de riches, et les figurines de terre cuite du Moyen Âge. Les maisons de poupées, quant à elles, sont de véritables vitrines qu’elle aime admirer. Elle a l’impression d’être Gulliver au royaume des petits hommes. Ces maisons sont apparues en Allemagne, au XIXe siècle. Les meubles sont de véritables pièces de collection. Il y a aussi de ces magnifiques maisons en Hollande et en Angleterre. À l’époque victorienne, au XVIIIe siècle, on a commencé à les considérer comme des jouets et l’échelle de 1e /12 (un pied étant représenté par un douzième, donc un pouce)  alors se généralisa, donnant le ton aux mesures utilisées dans la fabrication des meubles et personnages y ayant élu domicile. La maison de poupées de la reine Mary d’Angleterre fut le modèle pour les artisans de ces miniatures.
     § Liette marche dans le couloir et je grattouille dans ses subtiles impressions si tendrement conservées. Elle ne peut vivre sans poupées. Ce qui est très étonnant pour une femme de son âge, mais rassurant quant à la candeur qui l’habite et aux besoins de tendresse non comblés qu’elle sait si habilement remblayer. Hélène quant à elle, est triste et recueillie. Avant même que cela ne crève les yeux, Liette avait pressenti, dans l’ambulance, qu’Amivie poupée de chiffon n’avait pas émis son dernier gazouillis. Sur la civière, sous les couvertures, il y avait plein d’histoires insolites. Elle marmonnait dans le silence et le grand chien avait tout entendu. Les poupées de chiffon sont ventriloques. Il faut avoir l’ouïe très aiguisée pour saisir l’essence de leur froufroutage, et leur parcours de vie s’étale souvent sur plusieurs générations.
     – Il faut l’entourer de couleur rose!
     Hélène vient de sortir de son mutisme.
     – Je suis la rose rose et si elle est une poupée de chiffon, le rose est sa couleur de prédilection.
     – Tu vas pas me faire le coup de la rose empaillée?
     – Le coup de la rose empaillée?
     – As-tu changé toi aussi d’identité?
     – Non! mais je suis dans la peau de mon personnage!
     – Rassure-moi. Si c’est une épidémie, je voudrais pas rester Chien toute ma vie!
     – Je suis dans la peau de mon personnage. C’est clair comme de l’eau de nuage!
     – Entendons-nous. Tout dépend si c’est un cumulus ou un nimbus.
     – En tout cas. J’ai pas dit de l’eau d’orage. J’ai dit de l’eau de nuage. Le rose, c’est la couleur de l’enfance!
     – Pas sûr… Il y a aussi des éléphants roses.
     – Je pense pas qu’on soit du genre éléphant quand on vient au monde. Je te ferai remarquer qu’à la naissance, la plupart des oiseaux, les écureuils, les souris et beaucoup de petits mammifères sont roses! Ils n’ont pas de plumes ou de poils. Et la peau des bébés, de quelle couleur penses-tu qu’elle est?... Le rose, c’est la poésie.
     – C’est aussi la couleur du sang mélangé à de la neige.
     – Pourquoi tu dis ça?
     – Parce qu’on est dans un hôpital et qu’on vient de sortir d’une ambulance. Les tragédies, c’est comme la poudrerie des soirs d’hiver. Quand ça arrive, on sait plus où on s’en va.
     – En tout cas, dans mes pensées, je tricote en rose. C’est la couleur organique par excellence. Quand les organes sont roses, ils sont en bonne santé. J’ai une loupe rose et je te dis que tout va bien.
     – J’ai des lunettes roses et j’ai le goût de les enlever.
     – En tout cas, fais comme tu veux, mais moi, je me blottis dans mon autel de spiritualité.
     – Je voudrais chanter du gospel.
     – Non! On a l’air assez bizarre comme ça!
     – C’est ma façon à moi d’exprimer mon angoisse et mon espérance. Viens au fond du couloir, je vais te chanter un gospel rose plein d’amour : Amazing Grace. Je suis pas Aretha Franklin, mais je chante juste et bien. J’ai l’Acadie dans les tripes!
     – Si t’as l’impression d’être dans un jubé, tu vas ameuter tout l’hôpital!
     – Je chanterai pas fort.
     –  Bon, d’accord… Et moi, je te confie que je ferais bien une séance de hula hoop. Y’a rien de mieux pour se détendre les boyaux. C’était la toquade quand j’étais enfant et j’en rêve de temps en temps.
     – Au Nouveau-Brunwsick, on disait que c’était une affaire de Newfie.
     – Le hula hoop ne date pas d’aujourd’hui et il a fait le tour du monde.
     – Liette regarde par la fenêtre et ses yeux s’illuminent. Quoi de mieux qu’un gospel rosé lorsqu’on a l’estomac noué.
     Elle entonne Amazing Grace pendant qu’Hélène, les bras et la tête tournés vers le ciel, joue du bassin avec un hula hoop imaginaire.
     § Quel tandem! Je préfère prévenir tous ceux qui les rencontreront.



* Voir
La tortue de cristal, collection Les yeux de Florence, éditions Textes et Contextes.
** Cette expression de Jeanne la Pivoine est sans doute une déformation régionale. Breddiste fait possiblement référence à "britches", une francisation bien imparfaite de breeches qui signifie en soi "culottes". Elle concerne probablement le genre de culottes portées à l'époque par les militaires de la conscription.
*** Dormailler : dormir.
**** Hardes : vêtements.


§ L’auteure est aussi la narratrice et il m’arrive par moments de traverser la frontière de papier. Pourquoi me retenir puisque tout en moi y aspire? Alors, ne soyez pas étonné d’une narration un peu particulière. Ce signe [§] il sera pour vous une balise, afin que vous puissiez identifier qu’à ce moment précis, ce n’est pas un des personnages ou tout simplement la narratrice du récit qui s’exprime, mais bien la narratrice interlocutrice.


 
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