Les couleurs de l'ombre - Extrait



  Petite mise en bouche offerte par Lydia Renoir, telle une invitation à la lecture de ses romans, voici la préface et le premier chapitre de LES COULEURS DE L'OMBRE :
 
 

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Préface


Sous le soleil de la Côte d’Azur, été 2001, mon cœur déborde. Il va déverser sur le papier ce qui l’habite et le hante. Je suis fascinée depuis ma plus tendre enfance par le monde arabe, par la Perse et son huile de rose versée dans de petits diffuseurs ornés de pierres précieuses, par Bagdad et ses tapis volants, par toutes ces images des contes des Mille et une nuit, mais il y a aussi l’échiquier international. Qui fera échec et mat? On redoute de plus en plus, un clash de civilisation. Serons-nous confrontés à un cancer planétaire?
Il y a aussi le cancer du sein. Les femmes envoyées à la guerre de la vie ont les seins qui pleurent et se cancérisent. Leurs émotions s’agglutinent. On soupçonne un lien étroit entre les stress émotifs et le cancer du sein. Chez la majorité des femmes atteintes, la contribution de l’hérédité est minime ou nulle. Des chercheurs ont réussi à prédire la présence de cancer du sein après avoir interviewé des patientes admises à l’hôpital pour une biopsie du sein, selon leur profil psychologique, cela sans connaître les résultats de la pathologie. Depuis quelques années, j’ai réalisé que le cancer cellulaire ressemble au cancer planétaire!  Il faut en tout cas, d’un point de vue ou de l’autre, craindre l’anarchie. Chaque jour, je cueille les nouvelles au grand jardin de l’actualité. Je me questionne sur les femmes voilées, les hommes machos, la civilisation arabe qui a souvent fait vibrer mes cordes artistiques. Je déambule dans les musées et ce monde de beauté me parle et attise ma sensibilité. Les musées ne constituent-ils pas un royaume où l’art fait figure de monarchie? Vite! que je me mette un voile, non pour m’en couvrir mais pour cacher ce que je ne veux découvrir que lentement. L’Occident et le Moyen-Orient vont-ils s’entredéchirer? Un personnage se détache de moi : Florence. Puis Neil, son conjoint maghrébin, viendra la rejoindre.  Pendant quatre jours, sous le soleil de la Méditerranée, je n’arrêterai pas d’écrire le début et le canevas de ce roman. Je regarde les roches gigantesques des falaises sauvages, fascinée par la lente évolution de la matière. J’ai des questions existentielles… mes personnages aussi.  Je veux traverser la réalité, Florence le fera mais elle sera durement confrontée. Ainsi va et est la vie. Puis, le 11 septembre, deux avions frapperont de plein fouet les tours jumelles. C’est le clash de civilisation tant redouté.
    Ce roman a été écrit alors que j’étais sur un radeau de papier. J’ai tendu la main à divers personnages. Puis j’ai marché devant eux en leur ouvrant en quelque sorte la voie. Ensuite, ils se sont mis à marcher devant moi. Fascinée, j’entendais leurs conversations. Cela allait si vite, j’étais aspirée par un fil d'histoire singulier.
    Ce roman atypique dévoile un monde particulier et une écriture impressionniste. Il capte, décrypte les êtres et les événements. Je vous invite sur la Côte d’Azur où cette étonnante aventure a commencé. Laissez-vous à votre tour aspirer par cette cascade d'événements…
    Un jour… une nuit, Florence trouvera la fleur du pays discret. Elle sera dès lors reliée à la centrale de la paix. Pressentant le clash de civilisation au cœur même de l’actualité, elle posera à l’univers cette question : « Où est Gandhi? ». Oiseau assoiffé de pureté, elle risquera sa vie. Alors une nouvelle pour le moins hétéroclite se retrouvera sur le fil de presse des salles de nouvelles en Europe mais aussi à CNN.

L.R.

 
 
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I

 

Florence quitta le parasol citrin. Son sein gauche au mamelon rouge vif la dévorait inlassablement, comme un piment aux ailes de coccinelle. Elle avait appris à vivre avec ce rubis rugueux. Les femmes ont les seins qui pleurent bien plus qu'ils n'allaitent. Mais qui s’en préoccupe ?
    En vingt ans, elle aura donné son corps, son âme, son sang aux enfants et à leur famille. Elle a, il faut le dire, une approche particulière. Elle perçoit les émotions des enfants, les traduit en symboles, développant avec eux un langage artistique, facilitant ainsi le retour à la santé ou la préparation à la mort. Professeur à la faculté de psychologie de l'Université de Montréal, les vacances d’été sont donc toujours l'occasion d'un ressourcement. Depuis quelques années, des femmes atterrées sont également venues la rencontrer, tentant de survivre, traumatisées au cœur d'une tempête de désarroi, les seins gorgés de chimiothérapie. Elle est à leur écoute, en questionnement devant cette épidémie sournoise.
    Devant les revues aux grands titres tapageurs, elle émergea de ses pensées. Elle déposa son sac à main et releva ses longs cheveux noirs, puis traversa la rue. Tout près d'une petite plage aux galets, perpendiculaire à la route escarpée, les restaurants en plein air accueillent les touristes. Elle commanda un Campari-soda.
    L’endroit était ensoleillé et paisible; Roquebrune-Cap-Martin sur la Côte d’Azur. L’éclatement du jour lui rappelait la profondeur de la nuit alors qu’enfant,  elle craignait de traverser la porte des hiboux, appréhendant dans l'obscurité ce subtil portail au-delà duquel, les règles du jeu sont mystérieuses. Pendant le sommeil du corps, elle avait conscience d'une autre dimension. Elle criait, affolée, mais personne ne l'entendait. Et… s'il fallait qu'une nuit, alors qu'elle crie et qu'on ne l'entend pas, alors qu'elle touche et se débat dans une dimension extrasensorielle, un  homme  se glisse par  la fenêtre et attaque  son corps !
    Avec les années, sa sensibilité s’était affinée. Elle pouvait détecter, disons-le, percevoir, des crabes microscopiques en devenir ou déjà présents, des mollusques fibreux, des coquillages brisés, des perles dénacrées dans les seins des femmes blessées, comme autant de Chloé dans L'Écume des jours de Boris Vian. On ne parle pas cependant ici de nénuphar dans un poumon, comme c’était le cas de Chloé, mais de lotus dénaturés incrustés dans les alvéoles mammaires. Dès l’enfance, elle avait appris à se fluidifier pour pénétrer dans les contes et se transposer dans les images. C’était comme si, se glissant par un pore, elle quittait l’épiderme de cette vie pour une autre.
    Hypersensible et sensitive, elle absorbait comme une éponge le ressac de la vie, le ressac des peines et des désespoirs. Elle voyait sous les masques. "Cela, pensait-elle, l’amènerait certainement un jour à voir plus loin sous les apparences."
    Elle souhaitait se rendre à Monaco en fin d'après-midi, au Grimaldi Forum, pour visiter une exposition de photos. Une Renault Safrane s'approcha du trottoir. Elle leva la tête et sourit.
    C'était une exposition de photographies prises par deux journalistes américains, Jacob Riss et Lewis Hine, au début du siècle dernier, sur les taudis new-yorkais et le scandale du travail des enfants. Il y avait aussi cette image inoubliable fixée sur pellicule par Nick Ut, la fuite au Vietnam d'une petite fille atteinte par une bombe au napalm. Cette enfant criant sa douleur, avait participé à la prise de conscience de l'horreur  de cette guerre et de la nécessité d'y mettre fin. Depuis l’adolescence, en regardant  des documentaires  relatant des bombardements ou des fusillades, Florence croyait toujours entendre des cris et des pleurs émaner des images où l’horreur s’était figée et cela, même s’il n’y avait pas de survivants. La même chose se produisait lorsqu’elle lisait des revues et voyait des photos prises par des correspondants de guerre. Ce jour-là, à l’exposition, elle entendit le hurlement de l’enfant brûlée vive en regardant son visage horrifié.
    Après la visite de l'exposition, une découverte inattendue dans le Port de Monaco put réjouir ses papilles et secouer son âme : la Terrasse Calypso. La publicité précisait que c’était la seule terrasse de Monaco qui avait les pieds dans l’eau. Salade de crabes, farcis de saison, tartare de thon et rosé du pays; inoubliable ! Mais plus inoubliable encore était son guide, son amour méditerranéen, Neil Jasmin, qui, trente-cinq ans auparavant, allait se baigner sur la jetée près du Calypso. Jeune, il s'était marié avec la mer, à l'instar de Camus. Il lui parlait des « pan bagnats », sandwichs provençaux uniques, faits de larges pains ronds croûtés, fourrés de salade niçoise, dont il se régalait lors de ses pique-niques marins.
    Enfant, il allait, tous les étés, avec ses parents, chez ses grands-parents maternels, à Monte-Carlo. Son grand-père était joaillier. Il lui avait transmis la passion des pierres précieuses et des matériaux  nobles. Neil portait  une  chevalière finement ciselée, un modèle unique que son grand-père avait conçu et qui avait fait sa renommée.
    Florence arrosa de jus de citron sa salade de crabes. Ses yeux se posèrent sur une dame d'un certain âge au regard figé, à la peine incrustée. Un nuage de tristesse était cristallisé dans son sein gauche, des larmes devenues quartz !
Neil la regardait avec insistance.
    - Ça va ?
    - Oui ça va, répondit-elle en touchant sa main droite. Ramon Gomez de la Serna avait écrit que « les seins sont l’éponge  du cœur ».
    Mais elle se refusait à penser qu’ils  ne soient que de grands cotons providentiels, qui semblent lui essuyer le sang, comme il l’avait aussi écrit. Les seins engouffrent les émotions.
    La peau de Neil, jamais elle n'avait touché une peau si douce, amalgame unique  de soie et de velours de pêche, de fleurs d'oranger et de jasmin. Il faut dire qu'il en prenait un soin jaloux. Sous cette peau, un fruit alchimique se lovait, dégageant dès que le besoin s'en faisait sentir, une poudre d'or, bruine de finesse et de réflexion.
    Et le destin fut au rendez-vous quelques jours plus tard à Nice, au bar de l'Hôtel Negresco. Florence, intriguée par cet hôtel au nom étrange, avait demandé à Neil de l'y emmener après un dîner en Italie, à San Remo, à quelques kilomètres de Cap-Martin. Elle avait appris que cet hôtel avait été fondé par un roumain, Henri  Negresco, en 1913, pour y accueillir les têtes couronnées, les princes, les rois américains de la finance et des affaires. En 1913, l'inauguration fut un triomphe. On accourut de toutes parts pour assister à l'événement mondain de l'année. En 1914, la guerre survint et le Negresco fut transformé en hôpital. Ce qui fascina Florence. Un hôpital dans toute cette beauté ! Et si la thérapie artistique en laquelle elle croyait avait lieu sur le bord de la méditerranée ! Elle se mit à rire. Elle pensait au conte fétiche de son enfance,  Blondine, Bonne Biche et Beau-Minon !  La tortue  géante de Blondine serait invitée à l'hôtel et les femmes blessées traverseraient toutes le désert de la vie, bien campées sur sa carapace !
    Tout à coup, elle revit la femme au quartz. Elle était là, dans le salon du bar, avec son nuage de tristesse cristallisée. C'était l'instant, le moment ! Elle se leva. Neil la regarda tendrement et, en fervent admirateur du Monde, il se remit à la lecture, laissant Florence absorbée par son don de perception. Elle admira furtivement son profil.
    Tous les soirs, il embrassait ce sein à nul autre pareil, baisers de figues fraîches et d'olives bien mûries.  Puis, après ce rituel si doux de la ronde des baisers sur la chair tendre du sein couleur calamar, il ouvrait la bouche et soufflait lentement sur le mamelon. Il apaisait ainsi le piment aux ailes de coccinelle. Florence avait l'impression qu'il donnait la respiration artificielle à ce sein en survie sur le radeau de l'existence. Depuis quelque temps cependant, avec les vidanges de perles dénacrées et de coquillages brisés, drapé de toiles de grands maîtres et de poésie, ce rubis se métamorphosait  en pastèque marbrée de porcelaine.
    Elle se dirigea vers la femme au quartz et se présenta. Cette dame était une Américaine, divorcée puis veuve depuis plusieurs années. Originaire de Boston, Gail Darlington, pleurait encore son fils vivant mais mort, dont la vie avait tranché le cordon ombilical auquel elle était en train de se pendre.
    Pendant des années, elle avait éteint les feux autour de cet enfant pour qui elle craignait le pire. Il quitta jeune, trop jeune, la maison et l'école. Que faire ? Fallait-il consulter des psychologues ? Florence lui donna son avis en tant que psychologue. Oui, elle aurait dû le faire dès son jeune âge. Mais qui pouvait-elle vraiment consulter avec un enfant-Vésuve prêt à exploser à tout moment ? Livrée à ce stress maternel, elle avait souffert pendant plusieurs années d'un syndrome prémenstruel aigu. Ses seins se gonflaient et durcissaient. Des cantaloups qu'elle aurait voulu hacher, arracher !
    À la fin de la soirée, Gail voulait à tout prix organiser une conférence pour Florence. Depuis plusieurs années, elle vivait à Nice et elle avait souvent l’impression de tuer le temps. Il fallait parler des seins blessés.
    - Je vous appellerai sur le portable, Florence, avait-elle lancé.
    - D'accord. Je vous embrasse.
    Elles s'étaient étreintes, toutes imprégnées d'émotions, car beaucoup de femmes avaient maintenant leur vie brisée par les crabes microscopiques. Mais cet enthousiasme de Gail semblait cacher une autre blessure encore plus profonde.
    Neil était absorbé. « Mon amour, tu es là et tu lis », pensa-t-elle. Neil se nourrissait de livres et de poissons.
    - Allez, on y va ! dit-il. Ils rentrèrent à l'hôtel.
    Neil était fatigué et sûrement moins stimulé que Florence après cette rencontre enflammée, mais avant de traverser la porte des hiboux, il refit patiemment et amoureusement la ronde des baisers sur le sein orné de ce rubis maintenant marbré, aux couleurs pastèque et porcelaine puis, il s'endormit.
    Florence l'enlaça. Une tendresse inouïe les liait l'un à l'autre. Leur vie était vraiment une vie de couple et ils la voulaient ainsi, entièrement soudés l'un à l'autre. Depuis quelques années, ils avaient visité tant de musées et fait tant d'expositions ! Florence avait renoué avec son amour de la peinture. Cette guerre aux crabes microscopiques peut trouver de bonnes armes dans les toiles de maîtres et la transparence des vitraux ! Cette certitude était en elle. Les femmes sont sensibles à la beauté ! Si la douleur s'inscrit dans les formes et les couleurs à l'image des maisons à l'architecture torturée et des rouges saignants de Soutine, ce peintre français d'origine lituanienne à l’expressionnisme virulent, si elle crie, se désespère et se disloque sous le coup de crayon et les pâtes d'huiles noires et blanches de Picasso dans sa toile Guernica, dénonçant la guerre et la destruction, les forces de joie, les forces de créativité et d'équilibre ont aussi leurs formes et leurs lignes d'expression, pensa-t-elle. Une question hantait sa conscience. La force et la qualité de l'inspiration, de quel monde sont-elles issues ? La technique est cartésienne, mais d'où est issue l'inspiration ? Où est le pays de la noblesse qui guide les mains des créateurs, plutôt des formateurs puisque rien ne se perd, rien ne se crée ? Et le vent lui dit : « Le coeur reçoit sur la longueur d'onde à laquelle il se lie. »
    Art moderne des toiles blanches, ton silence n'est pas habité ! Je veux vivre à la Michel-Ange, portée par la grâce artistique des fresques de la Chapelle Sixtine. L'art inspiré de tous les pays et de tous les temps est issu de longueurs d'ondes diverses ! Je veux partir à la recherche des lianes magnifiques et des haricots magiques qui ont guidé les artistes et choisir des formes merveilleuses, du Maghreb au Japon, de l'Espagne à la Russie, un peu à la Magritte, et en envelopper le corps et l'univers des femmes !
    Elle ouvrit les yeux. Neil dormait. Il dormait toujours paisiblement, bien campé dans les livres, les sculptures et les poissons. De temps en temps, lorsqu'il buvait un vin millésimé, il lui disait :
    - Dieu existe !
    Florence lui répondait oui en ouvrant grands les yeux et en approuvant, l'air de dire : « N'en doute pas ! »
    Elle dégagea sa nuque en remontant ses cheveux sur l’oreiller. Le sommeil n’était pas au rendez-vous… Il ne l’était pas car sa volonté d’envelopper le corps et l’univers des femmes de formes merveilleuses l’assiégeait comme les rayons de la pleine lune qui perçaient le store… À chaque mois, c’était ainsi. Alors elle rêvait toute éveillée et ses rêves s’incarnaient un peu plus. Cette fois-ci, c’était à travers Michel-Ange et Magritte, pourtant aux antipodes.

Mais ce soir-là, un tableau de Francisco de Goya vint hanter sa nuit : Les fusillades du 3 mai. Elle était devant le peloton d'exécution, le courage se mêlait au sang, les mousquets étaient pointés vers elle. Neil admirait Goya et cette toile tout particulièrement, car elle représentait pour lui l'exemple même du courage devant l'adversité. Mais la toile l'avait aspirée... comme un étrange destin auquel elle voulait échapper...


 
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