La tortue de cristal - Extrait


  Petite mise en bouche offerte par Lydia Renoir, telle une invitation à la lecture de ses romans, voici l'introduction et le premier chapitre de LA TORTUE DE CRISTAL :
 
 

Chapitre I : cliquez ici
 
Introduction


J’aime scruter sous les apparences. Là se révèle souvent le tragique théâtre des enfants blessés, torturés, empaillés, voués à l’euthanasie comme les animaux en fin de vie. Ces tranches de vie découvertes dans la confiance des confidences, se sont figées, un matin d’été ou un soir d’hiver, peu importe. La fausse note continue de vibrer et le pus de suinter, sous un dehors totalement aseptisé. L’enfance balafrée a le regard blême. L’enfant intérieur, contusionné, a la candeur fragile.
    Et… si on causait de luxations, de meurtrissures et de tuméfactions… de toutes ces secousses sismiques du monde animique? Récolterait-on une bouillabaisse, avec cette étonnante odeur de poisson qui nous titillerait les narines au point où nous ne pourrions faire autrement que de goûter à cette soupe des larmes humaines?
   À bien y regarder, par moments, les fondements mêmes de la nature humaine sont ébranlés. Les convulsions de l’âme cravachent plus encore qu’on ne le croit, mais surtout, ne pleurez pas. Surpassez-vous !
Le monde est un vaste mouroir où les dépressions sont comptées. Perforrmez!
Consultez les statistiques. Découvrez les tendances. Le monde est un vaste dortoir où les rêves sont élagués. Il est aussi un vaste dépotoir où les animaux de peluche sont abandonnés. Difficile d’y mener des opérations de secours. Cela prendrait tant de pluie pour élever le niveau d’eau permettant d’ouvrir la saison de la pêche aux oursons délaissés, prématurément, un soir de brume.
Les chants sont rauques. Des mains émergent de l’ombre. Elles supplient, parlent presque, la souffrance les ayant sculptées. On pourrait ne pas les regarder et laisser filer le cours des choses jusqu’à ce que  mort s’ensuive, car tôt ou tard, elle sera au rendez-vous, emportant avec elle les non-dits, non-sus, non-perçus. Mais au-delà de la tombe, les mémoires sont vibratoires. Elles imprègnent les champs énergétiques d’une tristesse sans nom.
    Un voile de soie plane, porté par le vent des soupirs. Il se rabat sur lui-même et s’étiole, triste drapeau du pays de la beauté dévastée, celle des pensées qui influent sur les gestes et les histoires de vie. Qu’un souffle nouveau le transporte, qu’il nous enveloppe et nous réconforte, à l’image des aurores boréales aux soirs de grands froids. Que la transparence résonne, ainsi que l’authenticité.
Tortue de cristal, nous ne t’avons pas oubliée…

L.R.
 
 
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I

 

L'émerveillement de Lily et de Florence s’est-il, depuis l’enfance, à tout jamais inscrit dans la mémoire du temps ?
    On dit que les tortues existent depuis 250 millions d’années et qu’elles constituaient déjà une espèce avant que les dinosaures ne commencent à se déplacer. Dans les contes et les légendes, la tortue a un caractère particulier. Elle est en lien avec l’inconscient collectif, d’où émergent des symboles qui constituent une forme de langage. La civilisation chinoise par exemple, dont les premières traces d’écriture remontent à des milliers d’années, gravait ses caractères soit sur de la pierre ou sur les carapaces des tortues. On utilisait la partie du dessous du corps, appelée plastron. On privilégiait souvent ces carapaces, car elles se conservent pendant de longs siècles après la mort de ce reptile au bec cornu.
    Dans le Tao, cinq animaux sont associés aux cinq éléments et la tortue en fait partie. Dans la cosmogonie de l’Inde et de la Chine, le monde est porté par quatre éléphants soutenus par une gigantesque tortue. Au Vietnam, une légende veut que dans le lac Vert, une tortue soit la gardienne d’une épée magique que l’homme n’a le droit d’utiliser qu’en temps de guerre. Au Japon, elle est le symbole de la stabilité du monde et de l’attachement à la terre. Chez les Inuits, la tortue est associée à la terre. On rappelle aux enfants en permanence l’attachement à leurs origines, en plaçant un petit morceau de leur cordon ombilical dans un sachet. Le sachet des filles est en forme de tortue.
    Dans la Grèce antique, on regarde la tortue de l’intérieur. Sa carapace, la dossière, évoque la voûte céleste et ses quatre pattes sont les piliers du monde. Le plastron sous son corps qui fait aussi partie de sa carapace, symbolise le sol qui nous entoure. Entre les deux se situe le vivant. Chez les Amérindiens, la tortue, par sa forme ronde, s’apparente à la terre, qui est une gigantesque tortue flottant sur la mer. Jadis, chez les Nyokons*, on prêtait serment sur la tortue, animal totem combattant l’injustice.
    Chez les Amérindiens des déserts de Sonora et d’Arizona, la tortue était consommée, puis on utilisait sa carapace et sa peau pour confectionner des instruments de musique, jouets pour bébés, poupées, boîtes, bijoux, peignes, et même en préparations médicinales, car sa longévité éblouit. À l’époque médiévale, on pouvait s’en servir pour fabriquer la broigne, une défense corporelle protégeant le thorax. Dans certaines civilisations, la carapace des tortues géantes servit de bain ou de barque, même de refuge la nuit.
Il y a les tortues terrestres, les tortues aquatiques et les tortues des bois. La tortue de Florence, qui l’accompagne dans son univers imaginaire particulier, est une tortue terrestre, une tortue des bois. C’est une tortue géante qui n’a pas d’âge. Connaissez-vous les tortues géantes ? Durant son enfance, notre héroïne, avant de rencontrer cet animal mythique, fut éblouie par une tortue de cristal de roche. De tout temps, toutes les civilisations considérèrent ce cristal comme un inestimable cadeau de la terre. Cet animal luminescent était la propriété de son arrière-grand-mère amérindienne, Luyana. Pas étonnant, donc, qu’elle fut si attirée par la suite par cette mystérieuse tortue d’un conte de la comtesse de Ségur, Blondine, Bonne-Biche et Beau-Minon. Les images étaient si invitantes. Elle les regardait si intensément, tellement qu’un pont invisible prit forme. Elle apprit à le traverser et à se fluidifier dans les images, vivant un état altéré de conscience où l’on s’extrapole, prolonge, unit son intériorité aux images, aux objets ou aux êtres. C’était comme si, se glissant par un pore, elle quittait momentanément  l’épiderme de cette vie pour une autre. Personne ne pouvait se douter de ce qu’elle vivait dans le silence de ses observations. Elle ne parlait pas à la tortue. Elle tentait de saisir la nature de cette puissante énigme qu’elle représentait, dans cette forêt où il fallait être sage et perspicace. Elle aurait voulu voyager sur sa colossale carapace, mais elle se contentait de la regarder et d’apprivoiser l’énergie intense qu’elle dégageait, à mi-chemin entre le ciel et la terre. Elle était loin de se douter qu’elle était en présence d’un animal omniprésent dans la mémoire des humains et des civilisations.
    Ce lien qui unit Florence et sa sœur Lily à la tortue cristalline, émerge de la mémoire du temps.
    Florence a six ans et Lily quatre ans. Elles regardent l’animal sculpté à même le cristal, devenu translucide.
    C’est une tortue ? Lily est si candide.
    Oui, ma chérie.
    Luyana comprend qu’elle soit à ce point ébahie.
    Pourquoi est-elle si énorme ? Florence s’en approche lentement.
    Elle est née comme ça.
    Est-elle née ? Mais… elle ne bouge pas. Florence a toujours été très éveillée.
    Elle est née grâce aux mains des hommes qui l’ont sculptée, il y a quatre générations.
    C’est très long, quatre générations ? demande Lily, du haut de ses quatre ans, troublée par la notion du temps qu’elle commence à apprivoiser.
    C’est long, mais c’est aussi court, car la terre est très vieille. Elle a des millions d’années.
Luyana regarde ses arrière-petites-filles. Le poids des ans se lit dans ses yeux.
    Quand il fait soleil, elle brille ! Lily est galvanisée.
    Oui, mais ce cristal qui se forme dans les fissures ou les crevasses de certaines roches ne peut être au grand soleil de midi.
    Pourquoi ?
    Parce que le cristal peut brûler.
    Pourquoi, grand-mamie ?
    Parce que toutes les facettes du cristal font rebondir la lumière chaude comme des centaines de petits ballons brûlants qui peuvent exploser à tout moment.
    Qu’est-ce que c’est, une fissure dans une roche ?
    Florence pose beaucoup de questions et Lily dit toujours « pourquoi, pourquoi » ?
    Une fissure c’est une blessure dans une roche et une crevasse c’est un trou.
    Un trou ?
    Lily, fascinée, regarde l’animal étrange. Elle développera très jeune un  lien avec les pierres précieuses et semi-précieuses.
    C’est un bébé de la terre, explique grand-mamie Luyana.
    Un bébé de la terre ?
    Oui, la terre est une mère. Elle est la mère de toutes les pierres précieuses et semi-précieuses. Autrefois, on appelait le cristal « krustallos ». On pensait que c’était une sorte de glace qui ne fondait pas.
    Qui te l’a dit ?
    Florence a  toujours  vou lu  saisir d ’où  v iennent  les connaissances.
    Je l’ai lu dans un grand livre. Le cristal est comme une sorte de diamant qui est sorti plus vite du ventre de la terre que les pierres précieuses.
    Les bébés sortent du ventre ? Lily est conquise et interrogative.
    On peut voir au travers du cristal de roche, mes chéries, mais… il ne faut pas le toucher et il ne faut pas trop s’en approcher.
    Pourquoi ?
    C’est une pierre de lumière qui peut nous révéler des images.
    Comme les boules de cristal dans les contes des Mille et une nuits ?
    Florence sait qu’il y en eut autrefois dans les pays arabes.
    Oui, comme dans les contes.
    Luyana a beaucoup de respect pour les contes, qui transmettent souvent les souvenirs des ancêtres.
    Mais ce n’est pas dans tous les contes et dans tous les pays.
    Florence tient, bien sûr, à le préciser. Elle sait que les boules de cristal sont d’une étonnante rareté, plus encore que les étoiles filantes. Mais ce qui se fait rare l’attire doublement. Comme un papillon au fond d’une grotte, elle butine les stalactites et cela, malgré son jeune âge. Il lui semble que des routes vibratoires sont peu fréquentées. Elle voudrait s’y aventurer.
    Un peu de patience, jeune volatile ! Il est encore trop tôt pour prendre ton envol !
    J’aime la lumière. Elle existait avant la noirceur. Papa m’a dit : « Avant, il y a très longtemps, tout était noir et rien n’existait. » Je lui ai dit : « Tout était noir, mais il y avait la Lumière dans un espace au-dessus de la noirceur ! » Florence a cette intime conviction.
    Pour les Amérindiens, le cristal est sacré. Luyana les regarde de ses grands yeux noirs.
    Qu’est-ce que ça veut dire, sacré ?
    Hum… ça veut dire… que c’est un trésor et qu’on doit le protéger. Vous me posez beaucoup de questions.
    Mais, grand-mamie Luyana, c’est si beau et si spécial !
    Oui, Lily.
    Une énorme tortue brillante comme une étoile, je n’ai jamais vu ça !
    Et je ne crois pas, Florence, que tu en verras d’autres.
    Dans les contes de fées, il y a souvent un château de cristal !
    Lily est aussi subjuguée que Florence.
    Mais là, nous ne sommes pas dans un conte et cette tortue est bien là devant toi. Un jour, il y a de cela quatre-vingts ans, votre ancêtre, Talasi, l’a reçue en cadeau lors de son mariage. Son amoureux disait que son amour était si grand que la terre lui avait fait cadeau d’un de ses bébés. Alors qu’il s’était caché au fond d’une grotte, au pied d’une montagne, un jour de pluie, il découvrit en sortant ce gigantesque cristal. Il remercia la Terre en chantant et en dansant, car ce présent était inestimable et symbole d’amour pur. En songe, on lui demanda de sculpter dans ce cristal une tortue, car pour les Amérindiens, elle représente la terre, et on lui expliqua comment il pouvait lui donner de la transparence. Voici pourquoi, lorsqu’on s’approche, on a l’impression de regarder au travers d’une fenêtre.
    Qu’est-ce qu’un songe ?
    Oh, Lily, arrête ! C’est un rêve spécial.
    Florence connaissait déjà le secret de la porte des hiboux** qu’elle avait appris à traverser la nuit.
    D’accord,  d ’accord.  Mais j’ai  le droit  de poser des questions !
    Lily s’impatiente.
    Chaque cristal retiré à la terre entretient un contact avec le cœur de la terre.
    Luyana a les yeux qui regardent de l’intérieur.
    Je n’ai pas peur.
    Pourquoi aurais-tu peur, Florence ?
    Parce que la terre a un cœur énorme et elle sait que beaucoup de gens sont tristes.
    Le battement du cœur de la terre, c’est le rythme du grand tambour. Luyana l’entend.
    Je verrai des images dans la tortue. Florence n’a aucun doute.
    Peut-être…
    Et effectivement, elle en vit. Un jour de printemps où elles étaient en visite chez grand-mamie, Lily dormait et Florence s’était approchée de la tortue pendant que Luyana était à la cuisine. Elle vit des femmes prisonnières de cocons envahis d’insectes, et d’autres dissimulées, sous de sombres tissus. Des rayons de lumière colorés voyageaient sur le dos de la tortue. C’était comme le ciel aux soirs d’orages. Et l’orage éclata… Les femmes pleuraient. L’eau se mit à monter dans le ventre de la tortue. Elles allaient toutes être noyées. « Non ! cria- t-elle, désespérée. Non ! apprenez à nager ! » Grand-mamie s’était précipitée dans le salon. Voyant les yeux de Florence, elle comprit qu’elle avait vu ce que d’autres ne voient pas. « Tu as vu l’avenir », lui avait-elle dit.
    Mais l’avenir est triste, lui avait répondu Florence.
    L’avenir n’est jamais triste, si tu sais danser avec lui, avait-elle répliqué.
    Danser ?
    Oui, danser. Les Amérindiens aiment danser, mais il y a aussi la danse de la vie. Un jour, tu comprendras…
    Oui, je veux comprendre.
Et voilà que grand-mamie lui parle encore des mythes anciens.
    Dans les légendes amérindiennes qui concernent la tortue, il y a celle de L’île de la tortue qui représente le monde. J’aime cette légende.
    Parle-moi de la légende.
    On dit que dans les temps très anciens, la tortue sauva la première femme qui eut un enfant. Elle la recueillit sur sa carapace, évitant qu’elle se noie. Elle venait, semble-t-il, du ciel. Mais moi, j’avais compris qu’un jour, une autre femme viendrait du ciel, qu’elle se poserait sur la tortue comme une sorte d’étoile. J’étais heureuse et je l’attendais.
    Je l’espère… j’espère qu’elle se posera parce que ce que j’ai vu n’est pas beau. C’est comme la toile dans le bureau de papa.
    Tu as vu cette toile ?
    Oui.
    Tu n’aurais pas dû.
    Je sais… parce que c’est la mort. Mais… je connais la mort des oiseaux et des chats. Il y a des morts sur  Le Radeau de la Méduse. Mais il y a aussi des survivants qui ont aperçu la voile du bateau qui va les sauver. Le bateau est très loin… très, très loin. Il faut être courageux. Papa ne pense pas aux morts. Il pense aux vivants. Mais j’ai vu le visage de la mort sur le radeau.
    Parce que la mort a un visage ?
    Oui, elle a le visage d’un voyage. Je le sais, mon autre grand-mamie est morte l’an passé.
    Florence, tu es bien jeune pour me dire tout ça.
    Je suis jeune, mais… je comprends.
    Quand je mourrai, ton père veut que la tortue soit considérée comme un trésor micmac. Elle ira dans un musée amérindien.
    Je ne la verrai plus !
    Tu pourras lui rendre visite.
    Non, je ne la verrai plus. On la mettra sous un drap.
    Tu la reverras un jour.
    Lily aura de la peine !
    Tu lui expliqueras que la tortue doit être protégée. Elle sera dans une sorte de château.
    Je connais le Musée des beaux-arts et la fin de semaine, le samedi matin, j’ai des cours de peinture à l’École des beaux-arts. Un musée n’est pas un château.
   
C’est un château des arts !
    Et grand-mamie Luyana quitta la terre à la fin du printemps. Florence et Lily ne revirent plus jamais la tortue de cristal. Ce trésor d’amour fut effectivement placé dans un musée. Le père de Florence et de Lily, à la demande de sa grand-mère, la prêta pour une période de cinquante ans. Pendant cette période, un membre de la famille dûment légitimé par un notaire pourrait la réclamer. Après cette échéance, la tortue de cristal, trésor micmac, si elle n’était pas réclamée, appartiendrait définitivement au musée. Ces personnes officiellement autorisées sont Florence et Lily.
     Flo étant décédée, Lily est la seule personne pouvant en prendre possession.


* Les Nyokons sont des autochtones  qui habitent le village de Nyokon, dans l’arrondissement Makénéné, en Afrique.

** Voir le premier roman de la collection, Les couleurs de l'ombre.


 
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