La muraille de glace - Extrait


  Petite mise en bouche offerte par Lydia Renoir, telle une invitation à la lecture de ses romans, voici le premier chapitre de LA MURAILLE DE GLACE, précédé d'un petit poème de l'auteure, en ouverture :
 
 

Chapitre I : cliquez ici
 


À la sensibilité si précieuse et pourtant malmenée,

trame enchantée de nos destinées
Aux âmes en quête de résonance
sur le grand tambourin de l’existence
Aux oiseaux chercheurs de vents porteurs et ascendants
À la peine qui s’étiole comme un murmure de corolles,
comme si le deuil était un parfum
Au trou noir qui aspire et confronte,
gluante caverne des jours maudits
À la force qui abreuve en autant qu’on l’accueille
À l’amour qui soulève, enveloppe, élève
À la justice immanente
À la candeur, lueur du cœur
Au bonheur des heures

L. RENOIR

 
 
 
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I

 

De quelle couleur est le sommeil ? lança Neil d'un ton espiègle.
    - Bleu ! De quelle couleur est le sommeil ? répliqua Florence.
    - Marron !
    - Hum… monsieur a une bulle très spéciale !
    - Pas autant que madame ! C'est ma couleur, Florence. Je rêve en marron !
    - En marron ?
    - Mais non… mais la nuit, je suis dans une bulle marron.
    Elle se mit à rire, d'un rire si frais et cristallin qu'il ne put retenir ses larmes. Elle était si douée pour le rire. Une cascade de sons crépitait alors dans son larynx comme les sonates de Mozart sur le plus incomparable des clavecins. Et plus elle riait, plus le regard de Neil se voilait. Un chagrin immense délavait ses joues au point où il n'était plus que l'ombre, l'aquarelle… de lui-même. Alors, la nausée lui monta aux lèvres. Il se retrouva sur le chemin à rebours des amours, à Rougemont où, enfiévrés par des milliers de pétales de fleurs de pommiers arrachés au vent, aux premiers jours de leur floraison, ils avaient câliné leur amour. C'était un jour où l'orage s'était pointé à l'heure du midi, sans avertissement, emportant ces fleurs incomparables et leur parfum.
    - Et toi… Il vient d'ouvrir les yeux, comme ils sont hagards… tu es partie prématurément, comme les fleurs de pommiers… j'aimais ton parfum…
    Voilà qu'il s'éveille d'un sommeil de vodka. Eau-de-vie ou eau-de-mort, selon le cas, il avait tendance à boire, à l'occasion, de la vodka givrée. Mais là, qu'elle soit citronnée, poivrée, au kiwi, au piment, au miel, au gingembre, à la tomate, ou à la framboise, elle est devenue sa compagne, particulièrement la nuit. Ernest Hemingway la buvait auréolée de boules de cantaloup, avait-il appris au bar de l’hôtel Ritz, à Paris. Cette macération allait peut-être l'affranchir de ce deuil insoutenable, l'affranchir de cette nuit où, porté par la troisième symphonie de Brahms qu'il avait écoutée pendant des heures, remué par l’avant-dernier mouvement qui était pour lui un appel à l'amour et au romantisme. Il était entré dans un autre monde. Cette nuit-là, ses yeux atypiques s'étaient décillés et il avait vu sous les apparences, en quelque sorte, le dedans du dehors. Il avait vu Florence dans la chambre.
    -Florence… Florence…
    Quelle intensité ! Je peux difficilement la traduire avec des mots.
    De son oreille immatérielle enfin posée sur le cœur du monde, il avait entendu : « Porte les rubis, il reste tant à faire… » Le jour s'était levé. Il avait ouvert les yeux, empli de sa présence et de son amour. Il était sorti de la chambre. Dans le bureau de Florence, qu'il appelait affectueusement Amira, princesse en Arabe, Le livre des arts et des civilisations de l'Islam qu'il lui avait offert était ouvert. Il avait regardé l'image du plumier de jade et du poignard serti de rubis. À côté sur l'autre page, il avait vu la photo d'un petit écrin qu'il n'avait jamais remarqué, un coffret d'émail au décor floral polychrome, serti de rubis et de fils d'or.   « Il faudra ouvrir ce coffret, avait-il entendu en lui-même, les rubis sont de multiples causes devant être défendues ». Il avait alors ressenti qu'il était appelé à vivre en guerrier existentiel, combattant pour les nobles causes. Il avait vu ce que d'autres ne voient pas. Il avait entendu ce que d'autres n'entendent pas. Il avait fait brûler de l'ambre doré. L'odeur capiteuse avait parfumé la pièce lui rappelant les soirs de tendresse. Mais une tempête grondait à la porte de son âme, la révolte avait giclé, éclaboussant toute perception ! Car sa vie, quelques mois auparavant, avait totalement culbuté et des odeurs macabres, depuis lors, s’étaient substituées aux essences enflammées. Le Suisse, qu'ils avaient rencontré fortuitement croyaient-ils, à Venise sur la terrasse d'un restaurant, à l’été 2000, s'était transformé quelques jours plus tard en loup prêt à mordre et à tuer. Il avait percuté Florence sur le front, martelant une zone particulièrement sensible, la porte du ciel. Il avait agressé son sein gauche où un psoriasis donnait certains jours au mamelon un ton cramoisi. Il avait volé son sac à main. Florence avait compris par la suite, avec l'aide de Neil, que cette attaque était prémédité, qu'elle était en réalité la résultante d'une vengeance d'un des vingt et un généraux du SLORC, le conseil révolutionnaire de Myanmar, dont le fils avait été hospitalisé au Montreal's Children à cause d'une leucémie. Florence l'avait pris sous son aile et s'en était occupé à titre de psychologue*

    Neil, qui est fasciné par les tempêtes de sable et les oasis, s'enfonce depuis dans un désert intérieur si peu propice à la vie, qu'on croirait que les déserts du Sahel et du Sahara, de Gobi, de Namib, de Mojave, d'Atacama, du Taklamakan et même le fameux Death Valley, la vallée de la mort, s'y sont donné rendez-vous. « Le 13 septembre 2001, Florence est décédée, aspirée par son empathie pour les victimes du World Trade Center », affirma-t-il mélancoliquement tout dernièrement à Étienne Ora, un jeune photographe italien devenu cameraman pour CNN. Étienne cherche le sens de la vie et des phénomènes. En réalité, il est devenu le black and white eye de CNN. Il fixe des images en noir et blanc sur la pellicule. Florence est souvent près de lui. Il est en Afghanistan en ce moment. En mars dernier, nous sommes donc en 2002, une journaliste du journal parisien Le Monde, Irène Delanoë, est venue rencontrer Neil pour une série d'articles. Mars était pluvieux.
    - Entrez, je vous en prie. Il pleut en plein hiver. Un mois de mars gris, du premier au… hum… vingt et un, c'est ça ?
    - Oui ! Ouf ! Je vais laisser quelques gouttes sur le plancher.
    - Peu importe… l'eau, ça me connaît. Vous n'avez pas eu de difficulté à trouver la maison, comme d'habitude ?
    - Non !
    - Heureux de vous retrouver, madame Delanoë. Je n'aurais jamais cru que le journal Le Monde…     Donnez-moi votre manteau.
    - Oui, voilà… et mes gants de tempête, tout mouillés, bien sûr.
    - Tiens, l'expression est bien choisie. Que peuvent avoir de particulier des gants de tempêtes ?
    - Ils ne sont jamais mouillés à l'intérieur.
    - Ah bon !
    - Oui, mais ne le dites surtout à personne !
    Dans le hall d'entrée tout embué de l'humidité hivernale, Neil sourit de ses belles dents. Mais le sourire est discret, figé même, depuis septembre 2001. Irène Delanoë le sait et tente d'alléger quelques instants le poids du deuil.
    - Allons comme d'habitude dans mon bureau.
    - Je vous suis.
    - Bonjour madame Irène !
    Jeanne la Pivoine est toujours au poste.
    - Bonjour Jeanne, vous allez bien ?
    - Oui, très bien.
    - J'étais à manger des dattes... l'or brun du désert… la variété Deglet-Nour, « doigt de lumière ». Quand les dattes arrivent ici dans les marchés, c'est signe que le printemps n'est pas loin. Vous voulez en goûter quelques-unes ?
    - Pourquoi pas !
    - Ça me réconcilie avec les oasis, vous comprenez ?
    - Parce que… ?
    - Oui, parce que… c'est le désert, voyez-vous.
    Il la regarde de ses grands yeux de velours noir. Une bruine vient de s'y poser.
    - Monsieur Jasmin, vous êtes un fidèle lecteur du journal Le Monde depuis plusieurs années et, comme vous le savez, l'éditeur de notre journal n'est pas resté insensible à l'histoire de votre conjointe, Florence. Nous aimerions maintenant, si vous le permettez, consacrer aussi un article à votre vision des choses, votre vie, votre rencontre avec Florence de Blois et ces cinq années que vous avez passées en sa compagnie.
    - Oui.
    - Je sais que je vous demande beaucoup.
    - Son décès m'a pris par surprise. C'est… l'événement le plus pénible de toute ma vie.
    - Allons doucement… parlons de votre enfance.
    - Je vous sers une vodka.
    Neil et la vodka…
    - Oh… un café fera bien l'affaire. Vous permettez que j'utilise mon enregistreuse ? Ça me facilite toujours la vie.
    - Oui, bien sûr, faites comme d'habitude… Je suis né à Cherchell, en Algérie. Il se déplace et lui verse du café que Jeanne la Pivoine a déjà préparé. J'y suis resté jusqu'à l'âge de neuf ans et c'est à cette époque que j'ai décidé de consacrer ma vie à la beauté. Il y a à Cherchell un des plus beaux musées de toute l'Algérie. Je l'ai parcouru de long en large avec mes parents et ma sœur, à plusieurs reprises. J'ai admiré la statue colossale d'un empereur, sans doute Auguste, et les nombreux bustes en marbre. Cherchell surplombe la mer. On l'appelait autrefois Césarée. La mer, les sculptures, les verreries, les mosaïques qu'on retrouve à Cherchell ont fait de moi un protecteur de la beauté. Mais il y a aussi Tipaza. Après avoir roulé à peu près soixante-dix kilomètres, et traversé les stations balnéaires des environs d'Alger, il y a cette ville de Tipaza un ancien port romain. Trente kilomètres plus loin, il y a Cherchell, ma ville natale. Albert Camus disait qu'au printemps, Tipaza est habitée par les dieux et qu'ils parlent dans le soleil, la mer d'argent et le ciel bleu écru. On se demande comment il a pu, plus tard, écrire L'Étranger.
    - Dans le sens où… Meursault, trouvant que la vie n'a aucun sens, n'éprouve aucune compassion face à la mort de sa propre mère et aucun remord après avoir lui-même tué un homme, réplique Irène Delanoë.
    - Florence était très critique par rapport à la trame de fond de L'Étranger. C'était mon livre fétiche et la vision que Florence en avait m'a totalement décontenancé.
    - C'est qui l'étranger ? demande Jeanne.
    - Un homme qui se sentait comme un réfugié peu importe où il allait, et il a décidé de faire exploser la vie, lui explique Neil, habitué à ses réparties ingénues qu'il aime, je dois dire, car elles jettent souvent une lumière rose sur la réalité.
    - Ah bon, encore un terroriste.
    - Bien… Jeanne… Meursault n'était pas vraiment un terroriste, réplique-t-il tout naturellement.
    - Moi, je pense que oui, parce qu'il a semé la terreur.
    Elle est très affirmative.
    - C'est quand même intéressant.
    La journaliste allait presque prendre en note sa riposte.
    - Je continue donc de répondre à votre question. Je reviens sur Tipaza. Dans le parc archéologique, j'ai souvent admiré les vestiges de la Cité antique. Le site en bord de mer est ombragé par des pins. À l'extérieur du parc, il y a là aussi un musée. J'ai été ébloui par des stèles funéraires ornées de guerriers à cheval, par des sarcophages finement sculptés et des verreries magnifiques datant du Ie au IIIe siècle. Je m'en souviens encore, j'avais sept ans et ce jour-là, mes ailes artistiques se sont déployées. En 1979, on y a ouvert un deuxième musée appelé le Nouveau Musée… Mais dites-moi, avez-vous entendu parler du concours du chien le plus laid au monde, the world's ugliest dog contest ?
    Neil est obsédé par ce concours. Madame Delanoë est un peu perplexe.
    - Non.
    - Eh bien, c'est l'horreur au Colleseum de Petaluma, en Californie, depuis 1994. On dit qu'à chaque année, la barre est de plus en plus haute car il sera difficile de faire pire que l'année précédente. Enfin…ça me décourage.
    Irène Delanoë ne sait que lui dire.
    - Oui, bien sûr, il y a pire chez l'humain, surtout les horreurs de la guerre…
    Et sur l'entrefaite, Jeanne la Pivoine se pointe dans le cadre de la porte, les invitant à la salle à manger pour savourer un osso-buco parfumé. Ce plat traditionnel milanais fait de jarret de veau accompagné de risotto fait le bonheur de Neil.
    La voilà qui se promène de la cuisine à la salle à manger, disséminant les confidences.
Elle confie à madame Irène que Neil ne se couche plus dans la chambre où Florence est décédée, depuis ce soir de décembre où il l'a vue sous la peau de la grenouille, dans le dedans du dehors de la réalité. Il couche dans le salon, dans la grande chaise longue de cuir rembourrée, accompagnée de son rikiki. C’est ainsi qu’il a nommé son eau-de-vie préférée.
    Où est-elle maintenant ? L'absence est d'autant plus vive qu'il sait qu'elle est ailleurs. Le deuil comporte plusieurs étapes et Neil est encore en état de choc et de révolte. Florence n'a-t-elle pas laissé sa main ? Elle a perdu la vie après avoir vu pendant de nombreux mois en noir et blanc, puis elle s'est enfoncée dans l'encre de la nuit. Il lui avait acheté une canne bleutée, mais cela n’était pas assez. Elle a été aspirée par les diverses textures de l'obscurité.
    Florence était fascinée par la porte des hiboux. La nuit, elle la traversait. Et c'est ainsi qu'elle découvrit les lianes éthérées et la fleur de la paix qui n'avait jamais poussé dans les profondeurs de la matière. Dès qu'elle l'eut dans ses mains, elle se colla à  son corps vermeil, comme magnétisée, se confondant à sa propre substance. Elle la porta dès lors, comme une oriflamme, une bannière de pacification, ressentant une filiation encore plus profonde avec l'humanisme et la non-violence. Dans l'arrière-pays, où elle vivait particulièrement la nuit, ce qu'elle appelait aussi le pays discret, la fleur devenait ardente. Et un soir, à Paris, dans la suite Hemingway qui ne payait pas de mine, elle entendit plus que jamais des foules immatérielles crier et pleurer. Cette désolation lui tendit les bras. Des milliers d'âmes traumatisées par les guerres imploraient un secours qui n'était semble-t-il jamais allé à la rencontre des meurtris. Elle avait comparé ces âmes à des larmes séchées. Elle eut alors un rendez-vous avec la face cachée de Gaïa. Des mains invisibles, qui la sustentaient sans cesse, l'avaient emmenée au cœur de la désolation. La fleur de la paix l'avait alors enveloppée d'une aura, éclairant son chemin. Elle avait vu de larges étendues où des ombres étaient entassées par millions, ce qui lui était apparu comme d'imposants troupeaux de bétail existentiel. C'est ainsi qu'elle avait découvert une âme, croix gammée gravée sur la poitrine, se dégageant des rochers de dureté. Cette âme s'était détachée de Mein Kampf, cette bible de la condescendance et du dédain, écrite par Hitler, consacrant la suprématie de la race aryenne. Elle l'avait appelée Pax. Pax aspirait à devenir une petite voix, alertant dans le silence, comme une fraction de leur conscience, les hommes d'État et les personnalités influentes.
    Neil est conscient de l'existence de Pax, et des Pacis, car celui-ci a eu du renfort. Une centaine d’âmes repentantes d’anciens membres de la Gestapo se sont jointes à lui. Il recherche tous les jours l'empreinte tangible de son action dans l'invisible, en écoutant attentivement les bulletins de nouvelles. Il zappe à droite et à gauche, sarclant le jardin de l'actualité, discutant avec Driss à Québec et Greg Wilson à New York qui, depuis des années, le harcèle avec cette expression bien à lui : The swirl of Babel roaming through the world, le tourbillon de Babel parcourant le monde. Il y a aussi Étienne Ora, ce jeune photographe à qui il envoie souvent des messages textes, et Édouard, le fils aîné d’Amira.
    Enfin, Jeanne vient de dire à madame Irène que le vitrail de libellule rond et violacé, cadeau de Neil à Florence, en haut de l'escalier, n'est plus regardé, sauf avec grande nostalgie, certains soirs de pleine lune où les ailes de l'insecte sont illuminées. « Elle était, pour monsieur Neil, sa libellule ! » Elle chuchote candidement.
    - Pour les Amérindiens, la libellule est en quelque sorte le symbole du caractère évanescent de l'existence. Rien ne dure, tout s'efface et se transforme. J'ai ressenti qu'elle était comme une libellule. Je ne pensais pas si bien dire. Nous sommes allés, au début de notre relation, au parc du Mont-Tremblant,  sur le chemin du lac Poisson et, sur le bord du lac, elle est devenue la piste d'atterrissage des libellules ! Je lui ai fait cadeau de ce vitrail… Il y a aussi les libellules des vases d'Émile Gallé qui pour l’instant, par contre, me rattachent à la vie. Le verre a été sublimé par la passion de l’artiste.
    - Si vous allez à la boutique… Vous êtes déjà allée à la boutique ?
    Jeanne est si curieuse.
    - Non.
    - Si monsieur Neil vous y amène et pourquoi pas…
    - Euh… oui… oui… dit-il, surpris par Jeanne et sa fraîcheur du vent du large, sa tendre naïveté.
    Jeanne est native de Rimouski. Depuis que Florence a subi cette agression, elle a graduellement pris charge de la maison où elle vient depuis des années faire le ménage et parler de son fils. Elle dit tout. Tout, c'est-à-dire qu'une magnifique coupe Gallé aux libellules est bien protégée par toute une armature, dans la vitrine de la boutique de Neil, place Jacques-Cartier, par exemple.
    - Ça vaut très cher, vous savez.
    - Jeanne…
    Neil est gêné. Heureusement, le portable sonne.
    - Allô !... Oui, ma chérie… Oui, toujours avec madame Delanoë… Comment ?... Non, elle ne m'en a pas parlé… Cette nuit ? Non, elle ne m'a encore rien dit... Bien, j'imagine qu'elle n'en a pas eu le temps, entre l'osso-buco et le risotto… D'accord, je t'embrasse. À ce soir…
    - En haut, il y a deux lampes champignons de Gallé, dans la chambre de Chérine, la fille de monsieur Neil, à qui il vient de parler. Elle chuchote : c'est une enfant des jardins de Bagdad… Puis elle se tourne vers Neil… C'est à propos de mon rêve ?
    - Oui, on s'en reparle ce soir.
    - Non, je vous en parle tout de suite. Aussitôt dit, aussitôt fait. J'ai vu une femme que je ne connais pas, debout sur la tortue de Blondine. Elle fait un voyage sur sa carapace. Nous sommes au bout du voyage, c'est une longue route dans une forêt, nous allons bientôt la rencontrer.
    - On verra, Jeanne, on verra.
    La tortue de Blondine était aussi la tortue de Florence. On parle ici du conte de son enfance.
Madame Irène n'a pas les joues rouges suite à toutes ces confidences mais les paupières rouges, ce qui lui donne l'image d'une drôle de bête. Elle découvre donc les deux lampes et Neil lui explique qu'elles sont comme des songes métamorphosés en pâte de verre. Et pour la première fois, il se surprend à faire un lien entre l'admiration sans borne qu'il a pour Émile Gallé et  celle qu’il a pour Florence. Gallé avait découvert l'art des cristaux anciens, les émaux de masse des lampes arabes, les vases de verre aux riches matières quasi chinoises et l'art japonais et, de là, les yeux et le cœur emplit d'une vision nouvelle, il s'était  acharné à triturer le verre de stries, de nœuds, d'éclats, de reflets, d'ombres et de marbrures, comme le fait la nature. Il avait superposé les couches de matières et y avait  interposé des feuilles d'or et d'argent. Il n'avait pas craint le bullage et les rayures. Florence, elle, à partir de ce qui flottait dans l'air du temps, percevait des notions, comme Gallé structurait ses vases. Le tout était artistique et lumineux, basé sur les diverses couches de la réalité. Ainsi, elle avait capté l'évidence de l'existence des femmes-tournesols. Ces femmes fascinent Chérine.
Jeanne parle des perles de Rembrandt que Florence aimait pour leur étonnante luminosité. Elle sert un pudding aux bleuets du Lac-Saint-Jean, de quoi faire frémir leurs papilles pendant que Neil les entretient sur l'art de peindre les perles, qui l'éblouissent littéralement. Dans les musées, avec Florence, il recherchait toujours les perles sur les tableaux des grands maîtres, les colliers, les boucles d'oreilles et les croix de perles poires. Il aime Les perles de Rubens et aussi Le coq et la perle de Philibert Léon Couturier, la couronne de perles de La vierge à l'enfant de Jean Fouquet, Marie-Madeleine de Le Caravage, pour les perles, posées négligemment sur le sol, et La dame au collier de perles de Jan Vermeer. Enfin, cela l'aide à oublier quelques instants son spleen, sa désolation. Il parle finalement de la beauté suprasensible qu'il faut avant tout rechercher, de la beauté intérieure, d'un regard plus profond sur les êtres et les choses. La beauté, explique-t-il, a aussi une valeur symbolique qui peut dépasser la seule conception de proportion et d'harmonie. Sa vision de la beauté s’est transformée depuis quelques années. Florence n’est pas étrangère à cette métamorphose.
    - J'ai étudié en histoire de l'art à la Sorbonne où j'ai fait ma maîtrise et, pendant toute la durée de mes études, j'ai eu l'impression d'être dans l'aura du musée de Cherchell. Je me suis beaucoup questionné depuis des années sur la laideur et la beauté. Le beau est, on peut dire, égal au bon et les diverses époques de l'histoire n'ont pas manqué d'établir un lien entre les deux concepts. La sculpture grecque a représenté la beauté psychophysique : l'harmonie entre la beauté du corps et la beauté de l'âme. Dans la phase la plus mûre de la pensée médiévale, Thomas d'Aquin disait que pour qu'il y ait beauté, il doit y avoir proportion et clarté et… chaque culture a associé à sa conception du beau, une idée du laid. Pour l'Occidental moyen, il y a une belle représentation du laid, dans les fétiches et les masques d'autres civilisations.
    - Ça commence à devenir compliqué. Si le laid est beau, qu'est-ce qui est laid ?
    - Ah, Jeanne, vous êtes resplendissante !
    - Vous trouvez ?
    Neil est comme dans un autre monde.
    - Florence aimait la représentation de la beauté magique des toiles entre le XVe et le XVIe siècle, comme La vierge aux rochers de Leonardo da Vinci et la beauté suprasensible qui transparaît dans le regard et les gestes. Je voudrais lui donner rendez-vous devant Le printemps de Botticelli. Elle a tellement aimé cette toile. Pas devant... dans… Si je pouvais, comme elle, me fluidifier dans l'aura des êtres et des choses, elle viendrait m'y rencontrer, j’en suis sûr, aspirée par la beauté. Mais comment y parvenir ? Ça me désespère.
    - Il faudrait en parler avec un artiste.
    - Ce que je dis est si stupide !
    - Vous vous jugez durement, Neil.
    rène Delanoë est presque maternelle.
    - Aimeriez-vous un espresso ?
    - Oui, mais allongé.
    - Pour moi, un double, Jeanne.
    Il oscille entre le double espresso et la vodka, entre l'espoir d'un instant et une mélancolie si profonde.
Puis il enfile sur la conception néoclassique, sur la « ligne de la beauté », sur la « ligne de la grâce », sur la beauté poétique des ruines, sur la beauté romantique, la beauté tragique, la beauté du non so che… du je-ne-sais-quoi qui émane d'une toile ou d'une sculpture.
    - Florence vous parlerait du mouvement émotif de l'âme en présence d'une œuvre d'art.
    - Mais il ne faut pas en faire une religion.
    - Non, bien sûr, mais avant de rencontrer Florence, j'ai eu ma période dandy. Vous m'auriez difficilement reconnu. J'aimais briller dans les salons, je me modelais moi-même en tant qu'œuvre d'art. J'ai épousé un mannequin qui m'a fait découvrir la mode. J'ai goûté jusqu'à la lie, croyez-moi, à l'extase des formes !
    - Je ne vous imagine pas en dandy.
    - J'ai beaucoup changé. À l’époque, j’aspirais à être sublime, sans interruption. J’aurais aimé vivre et dormir devant un miroir. J’étais influencé par Baudelaire pour qui le dandysme est le dernier acte d’héroïsme d’une aristocratie de l’apparence. Je suis finalement devenu très critique face à la mode ! J'ai découvert le langage de la vie avec Amira. Elle était la lunette à travers laquelle j'ai vu la vie. Je dis « j’ai vu », car il me semble que je ne vois plus rien.
    - Et la laideur ?
    - Oui, il y a la laideur, mais elle vient surtout de l'intérieur. Elle vient de tout ce qui est fétide, abject, répugnant et terrifiant, qui s'est incrusté dans les formes, mu par les pensées de ceux qui les ont peintes ou sculptées ou qui ont transposé les horreurs d'une légende ou d'un quelconque événement. Vous connaissez la Méduse de Pierre Paul Rubens ?
    - Sa toile, non.
    - Vous regarderez dans un livre d'histoire de l'art. Oh, excusez-moi ! C'est peut-être encore Chérine…
    Voilà le portable qui s'agite de nouveau sur la table.
    - Allo… Oui, salut… Oui et non, je suis avec une journaliste… Le Mondial… Driss, non… S'il te plaît, ne me parle pas de foot… Oui, je sais, d'habitude je regarde avec toi ou je commente mais là, je me fous du foot et de toute façon, on a encore le temps… Ça me changerait les idées, mais je ne veux pas me changer les idées !… Zidane… Oui, je sais. Reparle-moi de Zizou mais c'est tout… Désolé.
    - Vous n'aimez pas le foot ?
    - De ce temps-ci je suis branché sur l'actualité.
    - Oui, évidemment.
    - Il y a aussi, pour en finir avec la laideur, les monstres, l'obscène, l'étrange, le kitsch. On peut se demander si on assiste à un dérèglement des sens… si nous sommes rongés par les poux !... Venez, je vous invite à ma boutique. Vous pourrez y admirer une des coupes aux libellules de Gallé.
    - Celle dont je vous ai parlé, qui est dans la vitrine.
    Jeanne insiste.
    - C'est du symbolisme poétique.
    - Votre passion pour Émile Gallé avait charmé Florence.
    - Oui, c'est ça !
    Jeanne en sait beaucoup sur cette relation. Et sur ce, elle les suit sans attendre l'invitation, comme un chien refusant la faïence.
 


* Le début de cette bouleversante et touchante histoire a été relatée dans le tome I de la collection LES YEUX DE FLORENCE, Les couleurs de l'ombre, éditions Textes et Contextes.


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